FACULTÉ DE MÉDECINE DE PARIS. / /
CONCOURS POUR L'AGREGATION.
(Scclion (le lucùccinc cl de médecine légale.)
DE L'UREMIE*^^^,,,^^
PRESENTEE ET SOUTENUE A LA FACULTE DE MEDECLNE,
Docteur en médecine,
Ancien interne des hôpitaux, lauréat de la Société de chirurgie (Prix Duval),
Membre de la Société anatomique.
PARIS
IMPRIMERIE DE L. MARTINET
RUE MIGNON, 2.
1863
\
MM. RAYER, Président.
BOUILLAUD.
Fr. DUBOIS.
GRISOLLE.
Michel LÉVY.
MONNERET.
PIORRY.
TARDIEU, Secrétaire.
COilPETlT C^lJR^Î .
MM. BUCQUOY.
FOURNIER.
JACCOUD.
LUYS.
MM. PETER.
RACLE.
RAYNAUD.
DE L'URÉMIE
I
APERÇU GÉNÉRAL SUR LA QUESTION DE l' URÉMIE.
Urémie, URoÉMiE,sont des mots d'introduction récente
dans la science médicale, et qui, depuis quelques années,
tendent à passer dans le langage clinique pour désigner
un certain groupe de symptômes morbides qu'à tort ou
à raison on a cru tout d'abord pouvoir attribuer à la pré-
sence d'un excès d'urée dans le sang.
Urémie désigne donc à la fois un fait et une théorie :
un fait, c'est l'ensemble pathologique auquel s'applique le
mot. ensemble très réel, et connu d'ailleurs avant que le
mot fût créé ; — une théorie, c'est l'interprétation plus
ou moins vraie , plus ou moins acceptable , de ce fait
clinique.
Quel est le groupe de symptômes collectivement com-
pris sous le nom d'urémie ; quelle série d'observations et
d'expériences a conduit à attribuer ces symptômes à la
présence d'un excès d'urée dans le sang; quelle est la va-
— fl —
lour de celte tloclriîie, et enfin quelle iiiterprétéitioii con-
vient-il de donnera ces faits cliniques? voilà autant de
points que je dois aborder dans cette thèse. Mais avant
d'entrer dans la discussion de ces différents problèmes,
qu'il me soit permisdedonner, par un exemple, un aperçu
général de la question, et de mettre en (|uelque sorte,
dès ma première page, sous les yeux du lecteur, la scène
pathologique qui fait l'objet de ce travail.
Voici un malade affecté, je suppose, de l'état morbide
décrit sous le nom de maladie de Bright. îl en présente
tous les symptômes et tous les signes classiques : hydro-
pisies diverses, décoloration des téguments, pâleur et
boufTissure de la face, urines albumineuses, etc. A un
moment donné, ce malade offre d'autres accidents : il
souffre de la tête, il se plaint d'étourdissements ; il de-
vient moins actif ; sa physionomie prend l'expression de
l'indifférence, son intelligence s'engourdit. Il vomit,
puis ces vomissements se répètent; souvent aussi de la diar-
rhée se déclare. Les fonctions des sens se troublent : la
vue s'altère, ou bien même une véritable cécité s'établit ;
des bourdonnements d'oreille se manifestent. Plus tard,
tout cela s'accroît : le malade devient comme somnolent,
engourdi; l'apathie se transforme en stupeur ; enfin, à
la somnolence succède un véritable état comateux ; ce
coma persiste avec ou sans alternances, cl le malade s'é-
teint.
Ailleurs la scène peut se présenter sous une autre
forme. Au lieu de se succéder et de progresser lentement,
comme dans le cas qui précède, les accidents prennent,
dès le début, un haut degré d'intensité. C'est, par
exemple, une attaque de coma qui survient brusquement;
ce coma est plus ou moins profond, plus ou moins com-
plet. Est-il profond, le malade peut succomber en quel-
— 5 —
qiies heures; est-il moins complet, ce coma peut n'ôire
alors que transitoire ; mais à la première attaque en suc-
céderont bientôt de nouvelles.
Ailleurs encore, et dans cette môme forme à marche
aiguë, ce seront des convulsions qui surviendront dès le
début, convulsions débutant avec la même soudaineté
que les attaques d'épilepsie, dont elles reproduisent
du reste l'expression symplomatologique. Ces convul-
sions SI3 répéteront, s'associeront ou non à des phéno-
mènes comateux, et le plus souvent ce coma terminera la
scène.
Coma survenu lentement ou établi d'emblée, convul-
sions, troubles nerveux de divers ordres, troubles gastro-
intestinaux caractérisés surtout par le vomissement et la
diarrhée, coïncidence avec ces phénomènes d'un trouble
de la fonction urinaire, tel est l'ensemble des symptômes
que l'on a groupés sous le nom d\irémie.
Mais pourquoi ce mot et que signifie-t-il ?
Son étymologie nous en explique le sens. Il veut dire
simplement ceci : présence d'un excès d'urée dans le sang.
Or, quel rapport y a-t-il donc entre les accidents dé-
crits précédemment et l'existence d'un excès d'urée dans
le sang? Le voici.
On suppose que les différents troubles morbides que
je viens d'énumérer reconnaissent pour cause l'accumu-
lation de l'urée dans le sang. Le rein ne laisse plus passer
l'urée comme il le fait à l'état normal, c'est-à-dire qu'il
la laisse passer en quantité moindre. Cette urée reste
donc dans le sang; elle s'y accumule, et à un instant
donné, le sang en est pour ainsi dire saturé. Or cet état
— G —
nouveau du liquide nourricier devient à son tour l'origine
de troubles morbides, et ce sont ces troubles auxquels
rationnellement on a appliqué le nom d'urémie.
Telle est la question, telle qu'elle se présente dans sa
plus grande généralité; elle comprend, on le voit, deux
choses très distinctes : 1° un fait vrai, un fait clinique,
c'est la production d'accidents divers succédant à une
altération de la fonction urinaire; 2° une théorie qui
attribue ces accidents à la rétention de l'urée dans le
sang.
II
DÉFINITION. — DÉFINITION CHIMIQUE. — DÉFINITION MÉDICALE
ou CLINIQUE. — DISCUSSION.
Le mot urémie est attribué à tort à Frerichs. Il existait
dans la science avant que ce célèbre médecin eût publié
son livre sur la maladie de Bright. Je le trouve, par
exemple, dans l'ouvrage de M. le professeurPiorry (18/i7),
qui emploiecette dénomination comme synonyme de fièvre
urineuse, ou de toxémie due à la résorption de l'urine (1).
On s'est placé à deux points de vue différents pour
définir l'urémie. Les uns, n'envisageant que le côté chi-
mique de la question, ont dit : l'urémie consiste dans ce
seul fait, l'accumulation de l'urée dans le sang. Les autres,
se rattachant à la clinique, ont désigné sous le mot
d'urémie non plus un simple état chimique du sang, mais
(1) Piorry, Trailé de médecine pratique, t. III.
un ensemble (le symptômes qui se rattachent à une altéra-
tion de la fonction urinaire.
Entre ces deux manières de voir notre choix n'est pas
douteux. Une définition chimique de l'urémie est impos-
sible dans l'état actuel de la science. Des chimistes, en
effet, les uns n'ont trouvé dans le sang de l'urémie qu'un
simple excès d'urée; d'autres y ont constaté la présence
d'un sel ammoniacal ; d'autres enfin y signalent encore
une surabondance de matières extractives mal définies, etc.
Il faut donc chercher ailleurs que dans la chimie les
éléments d'une définition véritablement scientifique. Eh
bien, ces éléments, le médecin les trouve dans la clinique,
au lit du malade. Il voit, il observe une série de symptômes
toujours les mêmes, qui se produisent à l'occasion d'un
trouble survenu dans la fonction urinaire. Il groupe ces
symptômes, il les étudie; puis ce travail fait, il désigne cet
ensemble par un mot qui le rappelle à son esprit. Il donne
à ce mot un sens clinique, une signification en rapport
avec les phénomènes qu'il a saisis.
Pour le médecin donc, l'urémie se présente comme une
réunion de troubles morbides, comme un ensemble de
symptômes. C'est sous celte acception clinique que le mot
urémie doit entrer dans la science. C'est le sens, du reste,
que plusieurs auteurs lui donnent, que lui donnait notam-
ment mon savant maître, le docteur Sée, dans ses leçons
de l'hôpital desEnfants ; c'est le sens que nous lui conser-
verons.
Mais, me dira-t-on, il peut se faire qu'il existe une
surabondance d'urée dans le sang, et que cet excès ne
détermine aucun accident pathologique; dans ce cas,
d'après votre définition clinique, vous serez amené à dire
qu'il n'y a pas urémie, et cependant l'urée dépasse ici sa
moyenne physiologique.
— 8 —
Si l'urée, répondrai-je, peut exister dans le sang sans
produire de phénomènes morbides, je ne puis, moi mé-
decin, donner à cette altération du sang sans accidents
le même nom que je trouve employé dans la science pour
désigner une série d'accidents, et d'accidents souvent
très graves. L'excès d'urée sans troubles morbides ne sera
pour moi qu'un excès d'urée ; ce ne sera pas l'urémie.
Il faut autre chose au médecin qu'un fait chimique pour
constituer l'urémie , il lui faut des troubles morbides.
7iM
Cette discussion, je pense, n'était pas sans importance
pour préciser, au début de cette thèse, le sens exact qu'il
convient de donner au mot urémie^ et pour établir sur
des bases véritablement médicales la question qui va se
débattre dans les pages suivantes.
Pour nous donc, l'urémie pourrait se définir ainsi :
une série de symptômes morbides, surtout nerveux et
digestifs, résultant d'une insuffisance de la fonction uri-
naire et paraissant liés à une altération consécutive du
sang.
J'espère justifier dans les pages suivantes les différents
termes de cette définition.
PARTIE CLINIQUE
Dans la première partie de cette thèse, je me propose
(l'étudier tout ce qui a trait à la clinique, c'est-à-dire
de décrire les accidents de l'urémie, d'en indiquer les
caractères, d'en formuler le diagnostic, etc. Une seconde
partie sera réservée à l'examen des doctrines.
Les symptômes de l'urémie sont nombreux. Les uns,
les plus importants, consistent en des accidents nerveux ;
les autres intéressent surtout le système gastro-intestinal.
De là deux groupes principaux auxquels viennent se
joindre quelques autres symptômes disséminés sur divers
appareils.
Etudions d'abord les accidents nerveux.
I
ACCIDENTS NERVEUX DE l'uRÉMIE.
Deux formes distinctes d'après la marche : I. Urémie cérébrale à forme aiguë.
II. Urémie cérébrale à forme lente. — Que les symptômes décrits aujourd'hui
sous le nom à'encéphalopalhie urémique avaient été observés et décrits long-
temps avant l'avènement de la doctrine nouvelle. — Bright. — Addison. —
M. Rayer.
Les accidents cérébraux attribués à l'urémie se divi-
sent naturellement en deux groupes, et cela en raison de
la marche qu'ils affectent.
FOURNIER. 2
— 10 —
Tantôt, en effet, on les voit se produire et se développer
avec une singulière rapidité. En quelques jours, en quel-
ques heures, quelquefois même subitement, ils atteignent
un haut degré d'intensité. Dans cette forme, les sym-
ptômes se précipitent, se pressent, et l'évolution patholo-
gique prend un caractère tVanchement aigu.
Tantôt, au contraire, la maladie ne procède qu'avec
lenteur; un ou plusieurs symptômes se manifestent et
durent un certain temps avant que d'autres s'y ajoutent
ou que l'état morbide s'aggrave. Les accidents ulté-
rieurs qui doivent marquer le terme se font attendre ; en
en un mot, la scène se déroule d'une façon lente, et l'on
pourrait même dire chronique, par opposition avec la
rapidité caractéristique de la forme précédente.
A la première de ces formes on a donné le nom d'uré-
mie cérébrale à marche aiguë, el à la seconde celui d'uré-
mie cérébrale à marche lente.
Cette division est naturelle, elle est basée sur la clini-
que. A ce titre je l'accepte et la conserve. Je décrirai
donc séparément ces deux formes.
Je n'entrerai pas toutefois dans l'étude des accidents
cérébraux dus à Turémie, sans placer ici une remarque
historique.
Les accidents que je vais décrire sont-ils de connais-
sance récente? Nous ont-ils été révélés en même temps
qu'a pris naissance la doctrine urémique, ou bien étaient-
ils connus dans la science à une époque antérieure? C'est
là, je pense, un point curieux à établir.
Un rapide coup d'œil rétrospectif va nous montrer
que les difTérents troubles cérébraux auxquels on donne
aujourd'hui le nom d'urémiques ont été signalés et
— 11 —
même fort bien décrits à une époque éloignée de nous.
Signalons, d'abord, sans y insister, querintluence exer-
cée sur le cerveau par les troubles de la fonction urinaire
a été connue dès l'antiquité. Peut-être n'avait-elle pas
échappé à Hippocrate. En tout cas «nous voyons, dit
M. Rayer (1), Arétée noter le développement des sym-
ptômes cérébraux dans la néphrite. Longtemps après,
Baillou cita un cas de suppression d'urine suivie de coma;
Yan Helmont [Delithiasi, cap. 7) et J.B. Montano(Co?îSî7.,
n° 52) remarquèrent des cas de suppression d'urine suivis
ÔG convulsions, etc.; Morgagni [De sedibus , etc.^ epist. X,
art. 13) rapporta plusieurs exemples de maladies des reins
ou de suppressions d'urine suivies de convulsions ou d'au-
tres accidents cérébraux. » Ce dernier semble môme placer
dans le sang la canse délétère ou le principe des acci-
dents. Quand un calcul, dit-il, est formé dans les reins, il
peut en résulter un obstacle à l'excrétion de l'urine et
alors «minus proptereà sérum inutile e sanguine elimi-
» natur, ità hoc redundare in cerebrum potest ('2). »
Mais ne parlons ici que de ce qui a trait à l'afTection
de Bright. Nous allons voir que les désordres cérébraux
avaient été observés longtemps avant que la théorie de
l'urémie eût pris naissance.
Dans un premier travail sur la maladie qui porte son
nom, Bright avait signalé, mais sans y insister beau-
coup, la possibilité de troubles morbides du côté du
système nerveux central.
Plus tard, en 1836, il décrivit avec soin ces troubles
cérébraux :
(1) Traite des maladies des reins, t. I, p. 52.
(2) Lettre xl.
— 12 —
« Les maux de tôte, dit-il, deviennent plus fréquents,
» l'estomac plus dérangé, la vue indistincte; l'ouïe s'al-
» tère ; le malade est subitement pris d'une attaque con-
» vulsive et devient aveugle... L'attaque se renouvelle
» plusieurs fois, et avant un jour ou une semaine, le
» malade meurt épuisé par des convulsions ou accablé
» par le coma. »>
Ces accidents, d'après Bright, présentent une physio-
nomie spéciale ayant peu d'analogie avec les symptômes
d'une autre affection cérébrale.
Christison et Gregory signalèrent la fréquence d'acci-
dents cérébraux graves dans le cours de la maladie de
Bright.
En 1833, Arthur Wilson insista sur le rapport à établir
entre certains cas de mort subite et les affections rénales:
« Cette influence des reins sur le cerveau n'est pas,
dit-il, une sympathie nerveuse; elle est due à une alté-
ration du sang. » Sans s'expliquer sur les changements
exacts de ce fluide qu'il reconnaît demander de nouvelles
investigations, il cite la présence de l'urée et le défaut
d'albumine, se référant en cela à l'autorité des docteurs
Bright et Prout (1).
Publié en 1839, le mémoire d'Addison sur les désor-
dres cérébraux coïncidant avec la maladie des reins, fut
en réalité, comme le remarque M. Lasègue, le premier
essai d'une étude monographique sur la question.
Pour Addison, les affections cérébrales secondaires
aux lésions rénales ont pour caractères communs : la
pâleur du visage, le peu de fréquence du pouls, la con-
tractilité persistante de la pupille, et, chose intéressante,
V absence de paralysie. Elles peuvent, du reste, se modifier
(1) Piberet, Thèse inavg., 1855.
- 13 —
suivant des conditions individuelles, mais toutes les va-
riétés se résument dans les cinq formes suivantes :
1° Attaque plus ou moins soudaine de stupeur passa-
gère, intermittente ou permanente, et se terminant par
la mort.
'2° Attaque subite de coma avec stertor d'une nature
spéciale, transitoire ou durable.
3° Convulsions subites revenant par accès assez rares ou
tellement rapprochés, qu'elles peuvent être considérées
comme persistantes, et se terminant par la mort.
4" Combinaisons des deux formes précédentes, état
comateux et attaques convulsives.
5' Hébétude de l'esprit, lenteur et paresse à si; mou-
voir ; somnolence précédée de vertiges; diminution de
la vue, céphalalgie suivie ou non de coma et de con-
vulsions.
Comme le remarque avec raison le docteur Piberet,
cette rapide esquisse est un tableau assez exact des sym-
ptômes cérébraux dans la maladie de Bright.
En France ces accidents étaient également remarqués
et discutés,
M. Rayer (1) leur consacra tout un paragraphe de son
livre, et en donna un exposé très complet où se trouvent
indiquéesles différentes formes sous lesquelles on décrivit
plus tard l'urémie. Ce chapitre devrait presque être rap-
porté ici en entier. En voici, du moins, quelques extraits :
« Des attaques apopJecti formes, le coma, les convulsions et
la mort subite, sans lésions appréciables du cerveau, ou, ce
qui est plus conmiun, avec épanchements séreux dans les
ventricules on sous l'arachnoïde, sont les accidents céré-
(1) Maladies des reins, t. U, p. 393.
— ih —
bi aux les plus communs dans cette maladie, et paraissent
ôlre non de \éri{ables complications, mais des accidents
de l'affection rénale elle même.
» tin coma véritable, et qui ne précède pas immédiate-
ment la mort, se voit (pielquefois dans la néphrite albu-
niineuse. 11 s'annonce ordinairement par les symptômes
suivants : somnolence, douleurs de tête, vision impar-
faite, état de torpeur; les malades tombent graduelle-
ment dans la stupeur et dans le coma...; peu à peu la
slerteur apoplectique arrive, la face devient plus pâle
(apoplexie séreuse ou nerveuse des auteurs). Cet état est
quelquefois précédé par un délire tranquille ou par des
rêvasseries, surtout pendant la nuit.
» Quelquefois, à ces symptômes comateux se joignent
des convulsions ; d'autres fois, sans coma et symptômes
apoplectiformes, il survient des attaques convulsives sem-
blables à celles de l'épilepsie... Ces accidents, à peu près
constamment mortels, ont la plus grande ressemblance
avec ceux qu'on voit quelquefois survenir dans la néphrite
albumineuse très aiguë, à la suite de la scarlatine... »
Ne retrouve-t-on pas dans cette description de M. Rayer
les différentes formes sous lesquelles on décrivit plus tard
l'urémie? N'y reconnaît-on pas la forme comateuse, la
forme convulsivc et la forme foudroyante des accidents
dits urémiques? N'y trouve-t-on pas aussi signalée cette
absence de lésions sur laquelle Frerichs devait tant insister
plus tard ?
11 serait superflu, je pense, de multiplier ces citations.
Ce que je voulais établir, c'est que les accidents cérébraux,
décrils aujourd'hui sous le nom d'encéphalopathie uré-
mique, avaient été signalés et décrits longtemps avant
l'avènement de la doctrine de Frerichs. Je crois avoir
— 15 —
atteint ce but, et sans insister davantage sur ce point,
j'aborde la description symptomatologique des accidents
nerveux de l'urémie.
J'ai dit que l'encéphalopathie uréniique se présente
sous deux formes, aiguë et chronique. La première de
ces formes m'occupera d'abord ; c'est elle qui répond aux
quatre premiers types de la division d'Addison ([ue j'ai
mentionnée précédemment.
II
FORME AIGUË.
Divisions. — Type comateux. — Type convulsif. — Type mixte. —
Types rares.
Celte première forme de l'iirémie cérébrale comprend
des accidents nerveux de plusieui\s ordres. D'une façon
sommaire, voici ce en quoi elle consiste :
Avec ou sans prodromes, le plus souvent même peut-
être sans prodromes, les malades sont pris d'accidents
graves. C'est un cowa, parexemple, qui s'établit d'emblée
ou d'une façon rapide, et ce coma devient le phénomène
prédominant de la maladie. Ailleurs, ce sont des convul-
sions qui se produisent, et ces convulsions, par leur in-
tensité, par leur répétition, prennent le premier rang de
la scène morbide. Ailleurs encore ces deux symptômes,
coma et convulsions, s'associent sous différentes formes.
Enfin, dans quelques cas beaucoup plus rares, les phéno-
mènes précédents font défaut en totalité ou en partie, et
sont reniplacés par d'autres, délire, di^spnée, etc.
^ Î6 —
Coma, convulsions, association du coma et des convul-
sions, voilà donc les phénomènes par lesquels se traduit
l'encéphalopathie urcmique dans l'énorme majorité des
cas.
La prédominance de l'un ou de l'autre de ces sym-
ptômes, ou l'existence exclusive de l'un d'eux a fait dis-
tinguer dans la maladie plusieurs formes. Ces divisions,
cela va sans dire, la nature ne les respecte pas toujours,
et l'on voit souvent confondues, au lit du malade, des
formes que l'on trouve décrites isolément dans les livres.
— Cependant il est positif que l'urémie cérébrale se
manifeste souvent sous des types spéciaux où l'on voit
prédominer tel ou tel ordre de symptômes. Aussi sui-
vrai-je la voie tracée par les auteurs qui m'ont précédé
dans cette étude, et, comme eux, je distinguerai plusieurs
formes auxquelles je consacrerai une description particu-
lière.
Deux formes d'abord se distinguent naturellement, et
ce sont de beaucoup les plus importantes : l'une est la
forme comateuse, l'autre la forme convulsive.
Puis vient un troisième type, type mixte où le coma et
les convulsions s'associent.
En dernier lieu, s'observent des types beaucoup plus
rares dont il serait inutile, je pense, de faire autant de
formes particulières : je les comprendrai tous sous le seul
chef suivant : formes rares.
— 17 —
/
PRODROMES.
Ils font souvent défaut. — Trois symptômes prodromiques importants : céphal-
algie, troubles de la vue, vomissements. — Autres symptômes moins fré-
quents. — Existe-t-il un rapport entre l'imminence des phénomènes céré-
braux et des modifications survenues, soit dans les liydropisies, soit dans
l'urine?
Tout le monde s'accorde sur ce fait que les prodromes
peuvent faire défaut, auquel cas l'invasion des accidents
est soudaine. Cette soudaineté toutefois est souvent plus
apparente que réelle. Certains prodromes, en effet, peu-
vent être méconnus, parce qu'ils sont légers ou parce que
les malades (qui souvent sont des enfants) ne les accusent ^
pas. M. le docteur Sée insiste beaucoup sur le fait de ^^^yt^^^^ ^ ^
l'absence fréquente de tout prodrome. Pour lui, dans la ^ 2^]/6AY^^t(^'
majorité des cas, l'invasion se fait sans aucun phénomène
prémonitoire.
D'autres fois cependant il y a des prodromes réels.
Quels sont-ils?
Il en est trois importants : la céphalalgie avec état ver-
tigineux, les troubles de la vue et les vomissements. Plus
rarement on signale la somnolence et des troubles de
l'ouïe. Exceptionnellement enfin on rencontre des
spasmes, des palpitations, quelques incohérences de
parole, etc. Tels sont, par ordre de fréquence et d'impor-
tance aussi, les phénomènes qui précèdent l'invasion
d'accidents plus graves.
Quelques détails maintenant sur ces différents phéno-
mènes.
Certes, la. céphalalgie est le plus fréquent des prodromes.
C'en est aussi le premier par ordre chronologique dans
le plus grand nombre de cas.
FOURNIER. , 3
— 18 —
Cette céphalalgie est le plus souvent localisée à la région
frontale; quelquefois elle est générale, mais dans ce cas
on remarque qu'elle présente souvent plus de violence à
l'occiput (Piberet, Sée).
Elle est généralement gravative ou pulsatile. Presque
toujours assez pénible, elle atteint parfois un très haut
degré d'intensité, etc. Les malades s'en plaignent avec
insistance.
Elle est variable quant à sa marche. Le plus souvent
continue, elle est parfois intermittente. Elle s'accompa-
gne habituellement d'un état vertigineux ou ébrieux
(étourdissements qui augmentent par les mouvements du
malade, bourdonnements, etc.).
Le trouble de la vision est un des phénomènes précur-
seurs les plus importants. Il consiste le plus souvent dans
une simple amblyopie qui s'établit d'une façon rapide. En
certains cas cependant on a observé une cécité complète,
et l'on a vu même cette cécité se produire d'emblée.
Ces divers troubles sont très différents de ceux que
l'on observe dans le cours de la maladie de Bright. Je
reviendrai plus loin sur ce sujet.
Le troisième des symptômes prodromiques que nous
avons donnéscomme les plus habituels, c'est leuommewen^.
Ce vomissement, qu'on appelle urémique aujourd'hui, est
un symptôme fréquent, mais qu'il ne faudrait pas s'atten-
dre à rencontrer dans tous les cas. C'est un vomisse-
ment d'abord alitnentaire, qui plus tard devient liquide,
amer et môme bilieux. Il se répète parfois avec une
opiniâtreté singulière.
De la constipation ou de la diarrhée accompagne ce
— 19 —
vomisserneiit. Pour la diarrhée, comme elle se montre
souvent dans le cours de la maladie de Bright en dehors
de tout accident d'urémie, elle n"a qu'une importance
sémiologique médiocre.
Des symptômes prodromiques, que l'on rencontre dans
un nombre de cas moins considérable, consistent, ai-je
dit, en de la somnolence et des troubles de l'ouïe. Celte
somnolence n'est en général que peu marquée, et surtout
elle n'atteint jamais ce degré extrême que nous lui verrons
prendre dans la forme chronique de l'urémie cérébrale.
Quant aux troubles de l'ouïe, ils consistent surtout en des
bourdonnements ou bien en un peu de dureté de l'oreille,
rarement en une surdité complète.
Enfin, dans quelques cas exceptionnels, on a observé
des mouvements convulsifs des membres, des tressaille-
ments nerveux, quelques modifications dans le caractère
et les habitudes (Lasègue), des palpitations, plus rare-
ment encore quelques troubles intellectuels légers, un
peu d'incohérence de la parole (Sée), etc.
Telle est la série des symptômes qui peuvent annoncer
l'invasion de l'urémie cérébrale. On conçoit, sans que
j'aie besoin de le dire, que ces symptômes peuvent s'as-
socier difîéremment, que plusieurs peuvent faire défaut,
qu'un seul même peut exister. Tout cela ressort de la
variabilité excessive de ces phénomènes que je signalais
au début de ce paragraphe.
On a cru trouver encore des phénomènes prémonitoires
de l'encéphalopathie urémique dans des modificalions des
hydropisies et de la sécrétion urinaire. Quelques au-
— 20
leurs môme ont insisté sur ce point. Quelle valeur attri-
buer à cet ordre de signes?
Pour leshydropisies, on a dit : si l'hydropisie diminue,
il y a imminence d'accidents cérébraux. La théorie
s'accommodait fort de cet antagonisme entre l'étendue
des hydropisies et la production des troubles nerveux :
l'hydropisie diminuant en eiTet, une voie d'élimination
est fermée pour l'urée; celte urée reste ou rentre dans
le sang, et, par suite, imminence de l'eucéphalopalhie.
Or la clinique dément ce prétendu rapport. Il n'est pas
vrai que la diminution de l'anasarque ou des épanche-
ments séreux coïncide, au moins d'une façon nécessaire,
avec la production des phénomènes nerveux (Lasègue,
Sée, etc.). Ce que l'on pourrait dire tout au plus, et ce
qui est très différent de la théorie précédente, c'est qu'on
a remarqué ce fait, que les accidents nerveux paraissaient
se produire d'une façon plus fréquente dans les cas où les
hydropisies étaient peu étendues, peu considérables. C'est
là une remarque que j'ai trouvée faite par plusieurs au-
teurs, et qui ressort pour moi de la lecture d'un grand
nombre d'observations; mais, je le répète, cela n'a rien
d'absolu.
Venons maintenant à l'urine. Ici des théories nom-
breuses se sont produites. Les uns ont cru à l'imminence
d'accidents cérébraux, alors que les urines se suppriment
ou qu'elles diminuent d'une façon notable ; cela est vrai
pour bon nombre de cas, mais non pour tous. D'autres
ont cru trouver des signes précurseurs dans les modifi-
cations de l'urine devenant trouble ou sanguinolente, ou
moins chargée d'albumine, ou moins riche en éléments
solides (Barlow). Toutes ces théories manquent de faits
en nombre suffisant pour en établir la valeur.
Ces diverses modificalions de l'urine n'ont aucun rap-
port constant avec la production des phénomènes ner-
veux ; souvent, en effet, on voit se produire les accidents
d'encéplialopathie les plus graves, sans que l'urine ait
subi le moindre changement.
III
FORME COMATEUSE.
Coma. Son début, son intensité, sa marche. — Ce coma ne s'accompagne pas
de paralysie. Importance de ce fait au point de vue diagnostique. — Sym-
ptômes divers qui s'ajoutent au coma. — Durée.
Forme foudroyante de rurémie. — Son importance au point de vue mé-
dico-légal.
Le coma qui caractérise cette forme, non pas qu'il en
constitue le phénomène unique, mais parce qu'il en est
le symptôme prédominant, le coma, dis-je, a générale-
ment un début assez brusque. Parfois même il est sou-
dain. Tel est, pour n'en citer qu'un exemple, le cas de
cet enfant qui, revenant de la clinique de Romberg, fut
frappé tout à coup dans la rue et tomba sans connais-
sance (i).
Établi subitement, le coma peut quelquefois devenir
rapidement mortel, et cela en quelques heures.
La perte de connaissance et la résolution sont alors
absolues ; la respiration devient trachéale, et la mort ne
tarde pas à terminer cette scène si rapide.
Wilson, Christison, John Moore et d'autres auteurs ont
cité de ces cas mortels aux premiers accès.
Ce coma varie d'intensité. Le plus souvent il n'est
(1) Klinische Wahrnemmgen, Romberg, 1851.
— 22 —
qu'incomplet; on peut encore éveiller le malade en l'exci-
tant et même parfois obtenir de lui quelques réponses.
D'autres fois le coma est si profond, que le malade reste
insensible à toutes les excitations. Cela est d'un pronostic
très funeste, et M. Lasègue remarque que cette forme est
presque toujours, sinon toujours mortelle, tandis que la
première peut n'êt'.-e que transitoire et laisser des espé-
rances.
Dans la majorité des cas, la marche du coma est con-
tinue et progressive, lorsque la maladie doit avoir un
terme fatal. On a observé toutefois des alternatives
d'amélioration; on a même vu des intermissions com-
plètes, et cela dans le cours du coma le plus complet, alors
même que la mort devait survenir quelques heures après
cette atténuation momentanée des phénomènes.
Pendant ces intermissions, le malade conserve un état
de stupeur et d'hébétude ; il répond mal, paraît absorbé ; il
se plaint de la tête. Puis bientôt, à cette période d'amé-
lioration temporaire succède une nouvelle attaque, à la
suite de laquelle tous les phénomènes précédents s'ac-
croissent.
A une période avancée, le coma, devenu de plus en
plus profond, s'accompagne souvent de quelques mouve-
ments convulsifs, d'un délire calme et murmurant (Gre-
gory). Enfin le malade succombe, et cela généralement
d'une façon brusque.
Au contraire, le malade doit-il guérir, le coma devient
moins profond et diminue progressivement. On voit
même parfois le malade revenir à la santé après une seule
attaque de coma n'ayant duré qu'un temps très court,
une demi-heure par exemple.
Telles sont les différentes manifestations du coma au
point de vue de sa forme et de sa marche.
— 23 —
Que ce coma s'accompagne de résolution des membres,
c'est là un point que je n'aurais même pas menlionné,
si je n'avais à placer une remarque importante. Il y a
résolution, ai-je dit, mais il nij a pas paralysie.
C'est là un fait très curieux et très important au point
de vue diagnostique, que cetle absence de paralysie dans
le coma de l'urémie. Quelques auteurs sont sur ce point
très absolus. « A quelque époque de la maladie qu'on se
place, dit M. Lasègue, quelle que soit l'intensité de la
stupeur, jamais on ne constate de paralysie, si limitée,
si incomplète qu'on veuille la supposer. Toutes les fois
qu'une paralysie concomitante est signalée, on peut affir-
mer qu'elle relève d'une cause locale et qu'elle n'est pas
sous la dépendance de la maladie de Bright (1). »
Mon excellent maître, M. le docteur Sée, qui s'est si
longuement et si scrupuleusement occupé de cette ques-
tion, n'est pas moins affirmatif sur ce point. Il nie d'une
façon absolue l'existence d'une paralysie quelconque dans
le coma urémique. «Quand une paralysie, dit-il, s'est pro-
duite coïncidemment, toujours on a reconnu qu'elle tenait
à une lésion étrangère à l'urémie.» Je pourrais citer en-
core d'autres autorités à l'appui de cette manière de voir.
D'autres auteurs, il est vrai, sont moins exclusifs, et
relatent des observations de paralysies coïncidant avec le
coma urémique. Ces quelques cas très exceptionnels ne
sauraient infirmer la règle que je viens d'établir.
Mais revenons au tableau des symptômes dont culte di-
gression nous a tenu quelque temps écarté, et auquel
nous avons encore à ajouter quelques détails.
Pendant la durée du coma, la face est babituellement
(1) Loco cilato, p. 143.
2/1 —
pâle, ce qui n'est pas sans valeur an point de vue diagnos-
tique. Quelquefois cependant il paraît qu'on l'a trouvée
livide. — Les yeux sont fermésouà demi-fermés. — Les
pupilles sont dans un état de dilatation moyenne. Elles
sont sensibles à la lumière, mais on remarque que leurs
mouvements sont un peu paresseux et lents. En d'autres
circonstances, on les a trouvées contractées légèrement,
mais encore mobiles ; rarement on les a vues dilatées, et
seulement encore d'une façon passagère. — Le pouls est
tranquille ; il bat de 60 à 70, à 90 au plus, d'après Fre-
richs. Toutefois, d'après le même auteur, il pourrait se
produire en quelques cas rares, dans cette forme comme
dans les suivantes, un certain degré d'état fébrile.
La respiration présenterait, au dire de quelques obser-
vateurs, des caractères assez importants. D'une part, elle
n'est pas stertoreuse, ce qui ne manquerait peut-être pas
d'intérêt au point de vue sémiologique. Mais cette absence
de stertor signalée par Addison, Wilks et d'autres, est
contestée. D'autre part, la respiration serait sifflante,
comme si l'air, au lieu de frapper le voile du palais et le
pharynx, venait battre sur la voûte palatine et sur les
lèvres du malade (Addison). Ce sifflement serait, paraît-il,
très distinct du stertor.
Tout en faisant grâce au lecteur des explications théori-
ques qu'on a données de ce fait, je ne puis m'empêcher
de remarquer que ces signes, cités et reproduits partout,
ne me paraissent avoir qu'une médiocre valeur diagnos-
tique.
Un caractère meilleur et plus net me semble pouvoir
être tiré du rhythme respiratoire. Malheureusement ce
caractère n'est pas constant : je veux parler de lalenteurde
la respiration. Cette lenteur est très remarquable en quel-
ques cas. Le docteur Piberet a vu descendre à l/j, et plus
tard à 7 le nombre des respirations. M. le docteur Sée in-
siste également sur ce signe et le croit fréquent. Mais je
vois en parcourant un certain nombre d'observations, que,
loin d'être ralentie, la respiration est souvent accélérée.
Quoi qu'il en soit de la fréquence relative de ces deux
modes inverses, il n'est pas moins certain que dans les
cas où la lenteur précitée existe, elle coustitue un signe
assez important qui vient s'ajouter aux autres données
sémiologiques.
Enfin, en quelques cas, on observe de la dyspnée.
J'aurai l'occasion de revenir plus loin sur ce sujet; qu'il
me suffise de la mentionner pour l'instant.
Tel est l'ensemble de symptômes qui constitue la forme
comateuse de l'urémie cérébrale à marche aiguë.
La durée en est variable. On sait déjà par ce qui pré-
cède, qu'elle peut être très courte, puisqu'on a vu des
malades succomber en quelques heures. Mais c'est là
l'exception. Les phénomènes ont très généralement une
durée plus longue. Si le malade doit succomber, la moi t
n'arrive généralement qu'après plusieurs jours.
Il ne me reste qu'à ajouter quelques mots sur ce qu'on
pourrait appeler ]{i forme foudroyante de l'urémie. J'ai déjà
cité des cas de cette espèce où le malade, frappé subite-
ment, succombe en quelques heures. La mort peut môme
avoir lieu à la première attaque de coma, et être pr esque
subite. Or, ces cas sont très intéressants au point de vue
médico-légal. Ils ont pu donner lieu à des soupçons d'em-
poisonnement, comme M, le docteur Sée nous en rela-
tait un exemple. Il importe donc qu'ils soient bien connus
du médecin légiste. Dans le cas suivant, par exemple, tout
se réunissait pour faire croire à un empoisonnement. La
FOURNIER. 4
— 56 —
inorl cependant n'était due, suivant toute probabilité, qu'tà
l'urémie.
Un ouvrier, noninié Price, qui était affecté de diarrliée depuis
«jnelqucs jours, entre cliez un droguiste et achète de la teinture
de rhubarbe à laquelle on ajouta quelques gouttes do teinture
d'opium. Séance tenante, il prit ce médicament. Au sortir de
la pharmacie, il fut pris de vertiges Il vomit, retourna chez
lui et tomba dans un profond sommeil. On lui donna de l'émé-
tique et une forte infusion de café. L'intelligence revint pendant
quelque temps; mais bientôt après il survint une nouvelle
léthargie qui résista à tous les excitants et le malade mourut.
T/autopsie montra des reins complètement atrophiés.
L'urine contenait une quantité considérable d'albumine. Dans
le cerveau on constata avec certitude la présence de l'urée.
Quant à l'estomac, il ne contenait pas trace d'opium (1).
IV
FORME CONVULSIVE.
Conditions qui piédisposent à celle forme. — Mode de début. — Caractère des
convulsions. Elles se rapprochent en général des convulsions de l'épilepsie.
Variétés. — Coma conséculif. — Marche et durée. — Accidents consécutifs.
Pronostic parallèle de la forme convulsive et de la forme comaleuse.
Avant d'aborder la description de celte seconde forme,
il importe de préciser d'abord les circonstances pathologi-
ques qui semblent y prédisposer de préférence.
Laforme convulsive de l'urémie se rencontre avanttout
dans l'état puerpéral. Elle est aussi excessivement fré-
quente dans In scarlatine. Sur treize cas d'encéphalopa-
thie albuminurique scaiiatineuse, MM. Rilliet et Barthez
ont observé onze fois réclampsie('i).
(1) Relaté d'après John Moore, London nwdical Gazette, 18Û5, p, 821.
(2) Traite des maladies des enfants, t. IH, p. 183.
Viendrait ensuite, par oixlre de fréquence, raffection
ai2;uë de Brifj:ht. La même maladie, sous la forme chro-
nique, n'arrive qu'en dernier lieu (1).
On a voulu trouver des causes prédisposantes à l'é-
clampsie urémique, soit dans l'excès des hydropisies, soit
dans des modifîcalions de la sécrétion urinaire, soit enfin
dans l'absence des vomissements et de la diarrhée. Voyons
ce(iu'il y a de fondé dans ces différentes opinions.
On a dit que l'intensité de Tanasarque est une prédis-
position aux accidents éclampfiques. Le contraire est peut-
être plus vrai. On a remarqué, en effet, que l'absence ou
le peu d'étendue des hydropisies est une circonstance
favorable à l'apparition des convulsions, mais cela n'a
rien d'alisolu.
H en est de même des modifîcalions subies par l'urine.
Théoriquement on a supposé qu'une diminution de l'urine
devait amener des troubles cérébraux, et notamment des
convulsions. « (lotte observation, vraie pour la maladie de
Bright aiguë, est conirouvée pour la maladie chronique.
Dans la majorité des cas par nous observés, au contraire,
le début des convulsions a eu lieu dans le moment où les
malades urinaient abondamment, même plus fréquem-
ment qu'à l'état norn>al, et où il n'y avait que de légères
traces de suffusions séreuses. Nous avons vu, au contraire,
beaucoup de malades affectés d'anasarque considc'rable,
avec une grande diminution de l'excrétion urinaire,
échapper jusqu'à la fin aux convulsions (2). »
Enfin, on a prétendu que les malades qui doivent être
.pris d'éclampsie urémique vomissent peu ou sont moins
(1 ) Leçons de M. Sée.
(2) Abeille, p. AGI.
— 28 -
fréqueninienl que d'autres affectés de diarrhée. Ce fait
demande de nouvelles recherches.
Si l'on consulte les auteurs sur le début de cette forme,
on éprouve un véritable embarras. Les uns font débuter
la maladie d'une façon brusque et inattendue ; les autres
font précéder Téclampsie de plusieurs phénomènes pré-
curseurs que nous avons décrits précédemment. II y a
des faits à l'appui de l'une et de l'autre opinion, en sorte
que ces deux modes de début me paraissent possibles.
Tantôt donc les convulsions ouvriraient la scène sans que
rien en eût fait présager l'invasion; tantôt au contraire
elles seraient précédées de prodromes.
Inattendues ou annoncées, les convulsions commencent
toujours brusquement. Quel caractère vont -elles affecter?
Plusieurs types peuvent se présenter; mais à quelque
variété qu'appartiennent les convulsions, elles présentent-
presque toujours ce caractère commun : c'est d'être plus
ou moins analogues à l'épilepsie. Elles sont presque
généralisées; elles occupent soit tout le système muscu-
laire de la vie de relation , soit une des moitiés du
corps. Ce n'est qu'exceptionnellement, dit M. Lasègue,
qu'on a observé des convulsions isolées, par exemple des
convulsions de la face, et cette forme est si rare que
lorsqu'on la rencontre, il faut soupçonner une autre affec-
tion que l'albuminurie (1). « 11 est très rare, dit de même
M. Sée, que les convulsions ne soient pas générales,
qu'elles affectent, par exemple, isolément un membre ou
la face. »
A part ce caractère comnmn, les convulsions peuvent
alïecter, ai-je dit, des types un peu différents.
(1, Mémoire cité, p. Ifib.
— '2U —
Comme premier type, nous rencontrons réclampsie,
l'éclampsie pure, telle que la décrivent les accoucheurs.
Ce serait, je pense, sans profit que je reproduirais ici le
tableau si connu des convulsions puerpérales. Je me
" contenterai, pour ne pas allonger cette thèse outre me-
sure, de renvoyer aux traités d'accouchement où cette
description est tracée d'une façon très étendue.
Dans un autre type voisin du précédent, l'attaque
éclamptique est moins complète, moins classique. C'est
ainsi qu'on voit y faire défaut et l'écume de la bouche et
les morsures de la langue, et l'abolition complète de la
sensibilité dans l'accès, et la succession méthodique des
périodes que l'on trouve dans l'éclampsie. Ou bien encore
des phénomènes étrangers à l'éclampsie habituelle se
mêlent aux phénomènes convulsifs et forment une asso-
ciation insolite de symptômes. La connaissance, par
exemple, a pu être conservée dans l'attaque.
Ailleurs, ce sont des mouvements convulsifs consistant
en des tremblements, des soubresauts, le transport alter-
natif d'un membre en avant ou en arrière, etc. Ici do-
mine la forme tonique, là c'est la forme clonique ; ailleurs
encore ces deux formes sont associées.
Comme on le voit, le type du mouvement convulsif
est sujet à des variétés; c'est ce dont on se convain-
cra facilement en lisant un certain nombre d'observa-
tions.
Telles sont les convulsions. Je dois maintenant, pour
compléter ce tableau, ajouter quelques détails.
Pendant l'attaque convulsive, il est de règle, à part les
exceptions que je viens de mentionner, que l'intelli-
gence, la sensibilité générale et les sens spéciaux soient
abolis. Le pouls est accéléré et d'une rapidité extrême;
I
— 30
la respiration est fréquente. Quelquefois elle s'accom-
pagne d'un sifflement, que plusieurs auteurs considèrent
comme spécial, et que j'ai déjà signalé.
La terminaison de l'accès convulsif a lieu par le coma,
c'est la règle. Ce coma est complet; il diminue rapide-
ment si d'autres accès éelamptiques ne doivent pas se
produire: il persiste, au contraire, si de nouvelles crises
vont se manifester, ou si la mort doit succéder à un
preniier accès convidsif, comme M. Rayer eu cite un cas
intéressant.
Généralement il y a plusieurs crises; elles se répètent
à des intervalles variables, tantôt après quelques minutes
seulement, tantôt après plusieurs heures, tantôt enfin le
lendemain ou le surlendemain, très rarement au delà.
Elles peuvent être très nombreuses. M. le docteur
Charcot a observé un malade qui en eut 15 li^ même
jour. On en a cité jusqu'à 60, 70 et au delà dans le cours
de l'éclampsie puerpérale.
Dans la scarlatine, le nombre des accès est infiniment
moindre. Sur 12 cas, M. Sée n'a jamais observé plus de
deux attaques convulsives en vingt-quatre heures. Une
seule fois, l'attaque fut excessivement longue et semblable
aux accès subintrants de l'épilepsie; elle ne dura pas
nrofns de dix-huit heures.
Pendant l'intervalle des crises un peu éloignées, le
malade reprend connaissance, mais il reste un peu as-
soupi et comme dans un étal d'hébétude; les pupilles sont
dilatées; il se plaint de céphalalgie, d'affaiblissement de
la vue; quelquefois même il existe une véritable cécité.
La durée de ces phénomènes est variable : parfois, en
quelques heures, tous les accidents ont disparu, soit que
— SI —
la mort ait rapitlemeiit terminé la scène dans le coma ou
dans le cours d'une convulsion, soit que les accès aient
cessé pour ne plus se reproduire. Dans l'encéphalopathie
scarlatineuse, au dire de MM. Rilliet et Barthez, il esl
rare que la durée de l'état convulsif dépasse vingt-quatre
heures, et souvent elle est bien moindre (1). Dans l'é-
claïupsie puerpérale, la mort arrive en général de douze
à quarante heures après l'invasion des premiers acci-
dents (2). En d'autres cas, la durée de la période con-
vulsive est plus longue, et l'on voit les accidents se conti-
nuer pendant plusieurs jours.
Quand le malade guérit, tout n'est pas fini, du moins
en général, avec les convulsions. 11 reste un peu de som-
nolence et d'hébétude, parfois du ralentissement et de
l'irrégularité du pouls; plus souvent des troubles de la
vue et surtout de la dilatation pupillaire. symptôme qui,
d'après MM. Rilliet et Barthez, persisteiait le plus long-
temps; souvent aussi des troubles de l'ouïe, bruissements,
oreille dure, etc. (3). Ces différents troubles nerveux se
dissipent bientôt, en coïncidant quelquefois avec un flux
uriuaire, et la convalescence s'établit. Les mômes auteurs
que je viens de citer font encore cette remarque à pro-
pos de l'encéphalopathie scarlatineuse, que cette maladie
« à l'inverse des autres affections cérébrales de l'enfance
» qui entraînent souvent à leur suite quelques dérange-
» ments dans les fonctions des organes locomoteurs et
» sensitifs et dans rintelligence, laisse au contraire aux
(1) M. Sée, il est vrai, croit que, dans la majorité des cas, la durée est de
trois jours. (Leçons cliniques.)
(2) Cazeaux, Trailc d'accouchements.
(3) Dans un cas, dont je dois la connaissance à M. Sée, une éclanfipsie scar-
latineuse fut suivie d'un accès de manie furieuse qui persista trois semaines et
guérit.
— 3-2 —
» petits malades la plénitude de leurs facultés motrices et
)) intellecluelles. » — Je signalerai enfin ces troubles si
singuliers de la mémoire (oubli d'un mot, d'un nom
propre), et ces cas de manie qui ont été observés à la
suite de l'éclampsie puerpérale.
La terminaison de l'accès éclamptique est quelquefois
marquée par un fiux urinaire.
D'autres fois on a remarqué que pendant la crise
éclamptique ou à son début, les hydropisies diminuaient
d'une façon notable; puis les accidents cérébraux dispa-
rus, il se faisait un retour rapide de l'infiltration. Ce fait
a été notamment signalé à propos de l'encéphalopathie
scarlatineuse par plusieurs auteurs, Matthey, Coindet,
Odier, Rilliet et Barthez. Il y aurait donc, pour ainsi dire,
une sorte de balancement entre les troubles nerveux et
les hydropisies (1).
Enfin, et c'est par cette remarque que je terminerai,
la forme convulsive de l'urémie ne s'accompagne pas plus
de paralysie musculaire que la forme comateuse. L'ab-
sence de paralysie à la suite des convulsions est la règle, et
une règle contre laquelle ne sauraient prévaloir quelques
faits très exceptionnels.
Cette forme convulsive de l'urémie est relativement
moins grave que la forme comateuse. C'est là un fait cer-
tain et du plus haut intérêt. Prenons pour exemple l'encé-
phalopathie scarlatineuse. Malgré la gravité apparente
des symptômes, disent MM. Rilliet et Barthez (2), la ter-
minaison la plus ordinaire est le retour à la santé quand
la forme éclamptique domine. Sur 13 malades. 10 ont
(1) Rilliet et Bartheï.
(2) Ouvrage cité, t. III, p. 185.
— 33 ^
guéri, 3 sont morts. — Sur l'2 cas, un seul mortel, clans
les observations de M. Sée. — Il est vrai toutefois que la
mortalité est bien plus considérable clans le cours de l'état
puerpéral.
Un fait très curieux au point de vue pronostique, est le
suivant : c'est que l'éclampsie est quelquefois le signal,
— je ne dis pas la cause, — d'une amélioration dans l'état
du malade et même d'une guérison. En sorte qu'on n'a
pas craint de la considérer dans ces cas comme une crise
salutaire. Erlenniayer, cité par M. Lasègue, a observé
un cas où des accès épileptiformes survenus dans le
cours d'une maladie de Bright aiguë semblèrent juguler
l'affection. L'urine, à dater de ce jour, cessa d'être albu-
mineuse (i). Finger (2) cite un cas du même genre. Le
docteur Piberet relate dans sa thèse un fait semblable,
à propos d'un enfant hydropique et albuminurique. Deux
crises violentes d'éclampsie furent presque immédiate-
ment suivies d'une diminution très remarquable de l'albu-
minurie et de l'œdème; l'affection, jusqu'alors station-
naire, rétrograda subitement d'une façon notable, et,
malgré une rechute momentanée qui se produisit à
quelque temps de là, l'enfant guérit complètement.
Pour être rares, ces faits n'en sont pas moins, je pense,
intéressants à signaler.
(1) Journal de Prague, 184G.
(2) Journal de Prague, 1847.
FOURMER.
5
— 3/1 —
V
FORME MIXTE. FORMES RARES.
Forme mixte. — Forme délirante. — Forme respiratoire ou dyspnéique. —
Dyspnée essentielle urémique. Son danger extrême. Mort rapide par le fait
de cette dyspnée. Erreurs diagnostiques auxquelles expose cette forme. —
Réserves.
Les deux formes qui précèdent dominent tellement la
scène de l'urémie cérébrale par leur fréquence, qu'il me
reste peu de chose à dire des autres formes de la maladie.
Je serai bref sur le type mixte, où les deux éléments
coma et convulsions se trouvent associés.
Déjà la forme dite convulsive nous a offert ce mélange.
Mais, tandis que dans cette forme le coma n'est que con-
sécutif aux convulsions, et n'y figure en quelque sorte
que comme un annexe, ici, au contraire, il est indépen-
dant des convulsions. .Te m'explique.
Voici comment les choses peuvent se passer. Un accès
de coma, je suppose, commence la série des accidents;
puis ce coma se dissipe. Succède une attaque éclampti-
que, plus ou moins pure dans .son expression symptoma^
tologique, plus ou moins complète. Cette attaque est
suivie d'une période comateuse, comme c'est la règle,
mais ce coma n'est alors que secondaire et diffère du
coma précédent qui était piimilif et s'était établi sans
convulsions.
Ou bien encore il pourra arriver ceci : le coma s'éta-
blira et persistera, mais il s'accompagnera pendant sa
durée de phénomènes convulsifs très intenses.
Cette forme mixte ira donc rien, à vrai dire, qui lui
appartienne en propre. C'est un mélange des deux formes
précédentes où les deux éléments convulsion et coma
viennent prendre ini rôle soit à peu près égal, soit inégal,
mais où tous deux sont assez prononcés pour ([u'on tienne
compte de leur association et qu'on ne puisse rattacher
ce type exclusivement ni à l'une ni à l'autre des deux
formes décrites précédemment.
(]ela dit, il ne me reste plus à parler cpie de formes plus
rares, la forme délirante et la forme respiratoire ou dys-
pnéique. Cette dernière surtout, quoique peu connue, et
à ce titre peut-être, mérite que nous la signalions avec
quelques détails.
La forme délirante est rare. Le délire, Itien entendu,
peut s'ajouter au type comateux ou au type convulsif sans
constituer une forme à pari, alors qu'il n'est que modéré,
peu intense ou transitoire, alors surtout qu'il ne survient
qu'à une époque voisine de la période terminale. Mais en
d'autres cas, il est plus prononcé, et c'est alors que la
maladie semble prendre un aspect nouveau.
Associé au coma ou aux convulsions, le délire est tantôt
tranquille et doux, tantôt bruyant et frénétiipie. En raison
de son intensité, de ses retours, il prend une part impor-
tante dans la maladie. La règle cependant, c'est qu'il soit
dominé par les autres éléments de l'élat morbide.
« Ailleurs, dit M. Lasègue, il résume à lui seul les ac-
cidents nerveux et se montre avec le caractère de la manie
aiguë. Le cas le plus exceptionnel que je puisse citer, est
celui d'un homme affecté d'une albuminurie subaiguë,
qui se croyait en querelle avec ses enfants, voulait à toute
forcesortir pour se réconcilierou pour aller à ses affaires.
On fut obligé de recourir à l'emploi de la camisole. Ce
/
— 36 —
délire dura trois jours, et se répéta à plusieurs reprises,
toujours sous une forme analogue. »
Le même médecin, que je ne saurais trop citer,
ajoute encore cette sage remarque : c'est qu'il ne faut
pas s'empresser d'attribuer le délire à l'intoxication uré-
mique dans tous les cas où on le voit se manifester. Il
faut rechercher avec soin s'il n'existe aucune autre cause
qui puisse le produire.
Il faut, par exemple, se rappelerque les sujets affectés
de maladie de Bright sont souvent des buveurs, et la con-
sidération des habitudes antérieures d'ivrognerie pourra
parfois donner laclef decedélire. D'autres fois, ce trouble
nerveux ne sera qu'une sioqDle conséquence d'une affec-
tion aiguë intercurrente développée sur quelques paren-
chymes et notamment sur les poumons, qui sont si sujets
chez les albuminuriques aux accidents inflammatoires.
J'arrive en dernier lieu à une forme plus rare encore,
mais très importante à connaître, la forme respiratoire ou
dyspnéique.
Les accidents que jevais décrire se rattachent-ils bien
à l'urémie? Cela me paraît très probable. D'une part, en
efTet, ces accidents qui, pour le dire immédiatement,
consistent en des troubles respiratoires où ladyspnéejoue
le premier rôle, se produisent dans les mêmes circon-
stances, dans le même milieu pathologique, si je puis
ainsi parler, où nous voyons se développer les autres ac-
cidents de l'urémie. D'autre part, il n'existe pour les ex-
pliquer aucune cause organique.
Certes, la première idée qui se présente, c'est que cette
dyspnée, dont la description va suivre, a sa raison ana-
tomique dans quelque lésion du parenchyme pulmonaire,
(le la plèvre ou du larynx. Eh bien, l'autopsie vient dé-
- 37 —
mentir ces prévisions : absence de toute lésion, voilà ce il
quoi se résume l'examen nécroscopique, et ce qui d'ail-
leurs correspond à l'absence de tout signe physique
pendant la vie. En sorte qu'il faut bien arriver, pour ex-
pliquer le phénomène, à une influence d'une autre nature.
Devajit les résultats muets de l'autopsie, en raison au«si
de la forme des accidents, on ne peut guère, ce me
semble, attribuer cette dyspnée qu'à une modificalion
particulière des centres nerveux, modification que d'ail-
leurs il est rationnel de considérer comme analogue à
celle d'où dérivent les autres troubles nerveux de
l'urémie.
Cette forme particulière de l'urémie est peu connue,
ce n'est pas cependant que les accidents qui la caractéri-
sent n'aient été observés que de nos jours. Bright les a
signalés le premier, et, chose intéressante, il les rapporta
à une lésion nerveuse indépendante du parenchyme pul-
monaire. Des troubles semblables ont été observés égale-
ment, paraît-il, par Heaton, Christensen, Samuel Wilks.
La thèse du docteur Piberet contient un fait très
probablement du même ordre. Enfin j'en ai rencontré un
autre plus détaillé dans une excellente thèse du docteur
Pihan-Dufeuillay(l),etquejemeproposederelaterbientôt.
Voyons ce en quoi consistent ces accidents.
D'une façon assez subite, et sans que rien ait pu faire
présager cette complication, le malade est pris de diffi-
culté de respirer. Bientôt cette difliculté s accroît et devient
une véritable anxiété respiratoire ; quelquefois même
cela va jusqu a une orthopnée formidable. Le médecin
appelé croit tout aussitôt à quelque lésion du poumon ou
(1) Éludes sur la mort subite dans l'enfance causée par les troubles du
système nerveux. Paris, 1861.
— 38 —
de la pl(;vr(3. 11 exiuniiie le Ihorax et ne trouve rien. S'il
ignore la nature du danger auquel est exposé le malade,
cette intégrité des organes respiratoires le rassure. Cepen-
dant les phénomènes se continuent; l'anxiété augmente
encore, la respiration s'acc 'lère de plus en plus; les inou-
vefiients respiratoires cependant sont peu développés et
semblent enrayés par une contraction imparfaite du dia-
phragme ( 1 ) ; l'air ne pénètre plus que dans le sommet des
poumons et le bruit vésiculaire est faible. Le pouls devient
très fréquent. Du reste, pas de douleur, pas d'altération
de l'intelligence; tout consiste dans la dyspnée.
Enfin, si ces accidents ne se calment pas, Tacriès peut
être mortel. Le petit malade de M. Pihan-Dufeuillay suc-
comba quatre heures et demie après l'invasion sensible
des accidents.
D'autres phénomènes se joignent souvent à cette
dyspnée; c'est une inspiration bruyante, sifflante, crou-
pale; c'est encore un certain degré de raucité de la voix.
Ces derniers signes, joints à l'orthopnée, peuvent donner
le change et faire croire à une affection du larynx (Chris-
tensen, Wilks, Sée). Dans deux faits de ce genre rap-
portés par Christensen, la trachéotomie fut même prati-
quée sans résultat ("2).
(]es faits sont trop intéressants et à la fois trop peu
connus pour que je résiste au désir d'en donner un
exemple ; je le prendrai dans la thèse déjà citée de
M. Pihan-Dufeuillay. Voici cette observation telle qu'elle
est relatée par l'auteur, et suivie des sages remarques
dont il l'a accompagnée :
(1) Pihan-Dufeuillay.
(2) Piberet, p. 23.
39 —
« Il s'agit d'un jeune gan on de neuf ans, entré à l intiinierie
des orphelins, dans le service de M. le docteur Mahot, dont
j'étais alors l'interne, à l'hôpital Saint-Jacques de Nantes. Le
sujet, sans aucun antécédent maladif, était convalescent d'une
scarlatine légère, lorsqu'il fut pris, vers la fin de la période de
desquamation, d'une anasarque peu prononcée des memhres in-
férieurs, et d'un peu de houffissure de la face. Les urines, cou-
leur feuille morte, étaient rares, fortement chargées d'albumine
et contenant un peu de sang. Cet état persistait depuis trois jours
sans aggravation ; le petit malade ayant conservé de l'appétit et
toutes les fonctions demeurant en bon état, sauf un peu de diar-
rhée et l'excrétion d'urines albumineuses. Le quatrième jour
après le début de l'œdème, je trouvai l'enfant, à six heures du
soir, triste et un peu abattu; je l'examinai, sans noter cepen-
dant aucun changement appréciable dans son état habituel,
sauf peut-être un peu d'anxiété respiratoire plutôt apparente que
réelle, puisqu'il ne s'en plaignait point, et que l'examen du
thorax ne révéla aucune altération qui pût confirmer cette pré-
somption.
Le même soir à dix heures, je fus rappelé auprès de cet
enfant, qui était depuis un quart d'heure environ en proie à
une suffocation croissante, et dont le début s'était fait subite-
ment. L'examen de la poitrine me fit constater une diminution
notable dans l'intensité du murmure respiratoire égale des
deux côtés, et une absence totale de râles et de matité relative
ou absolue. La figure était anxieuse, le bruitrespiratoire laryngo-
trachéal rude, mais non sifflant, les mouvements respiratoires
peu développés et comme enrayés par une contraction impar-
faite du diaphragme. Je ne remarquai aucun changement
dans l'état des parties œdématiées. Des ïévulsifs énergiques
furent prescrits et je me retirai rassuré par l'intégrité des or-
ganes respiratoires.
Deux heures plus tard, je retournai auprès de cet enfant,
sur la demande de la surveillante, et je le trouvai dans un
état d'anxiété extrême, offrant tous les signes d'une asphyxie
avancée. La respiration était très accélérée , incomplète ,
mais sans aucun caractère particulier dans son timbre. L'air
ne pénétrait plus que dans le sommet des poumons , où le
bruit véfiiculaire assez pur, quoique très faible, s'entendait
- ao —
encore. Tout le thorax avait conservé sa sonorité; l'intelligence
était intacte; le malade répondait par signes et par quelques
mots entrecoupés; la voix, faible, était voilée, quoique assez
naturelle; le pouls était d'une excessive fréquence, petit, dis-
paraissait à la moindre pression du doigt explorateur; le creux
épigastrique était à peu près immobile, et la respiration, autant
qu'il me semblait, se faisait surtout par les muscles du thorax.
Point de toux, point de douleur laryngée ni pectorale, anxiété
extrême et sutibcation. La mort survint par la prolongation et
l'accroissement de cet état, une heure après ma dernière visite,
c'est-à-dire quatre heures et demie après l'invasion sensible des
accidents.
A l'autopsie, nous ne trouvâmes rien qui pût expliquer la
mort, ni au cœur, ni au péricarde, ni au poumon parfaitement
sain et point œdématié, ni aux plèvres, ni au larynx, ni aux
replis nmqueux aryténo-épiglottiqucs. Le diaphragme offrait
les apparences ordinaires ; le cerveau et les méninges conges-
tionnés n'étaient point œdématiés; il n'existait point non plus
d'hydropisie des ventricules.
La vessie contenait un peu d'urine fortement albumineuse;
les reins étaient congestionnés et offraient l'aspect du deuxième
degré de la maladie de Bright. »
La mort de cet enfant resta donc une énigme pour nous jus-
qu'au jour où la connaissance de faits analogues nous permit
de la ranger parmi les cas de perturbation de l'action nerveuse,
sous l'intluence de l'urémie. En quoi a consisté cette perturba-
tion? A-t-on eu affaire à un spasme de la glotte? Nous ne le
croyons guère, en présence de la marche progressive et de la
longue durée (quatre heures) de l'accès, et surtout en raison de
l'absence des caractères spéciaux des bruits de l'inspiration et de
l'expiration, et de la puissance de la pénétration d'une colonne
d'air dans les bronches jusqu'aux derniers instants. Était-ce un
œdème du larynx tel que l'ont rencontré Baudelocque (1),
M. Barrier (2), M. Trousseau (3) ? Les mêmes symptômes qui
(1) Gazelle des hôpitaux, 1854.
(2) Maladies desenfanls, t. I, p. àb6.
(3j Clinique de l'Hôlel-Dieu, t. I, p. M7.
— Ul —
nie font rejeter l'idée du spasme glottique, ne me permettent
guère d'admettre l'œdème, d'autant qu'il n'en restait aucune
trace à l'autopsie. On en est donc réduit à supposer une lésion
particulière des centres nerveux dont l'action modifiée a produit
les phénomènes d'asphyxie auxquels a succombé le malade.
Quelque chose cependant manque à cette observation
pour qu'elle soit complète. A l'époque où je la recueillis;,
j'ignorais l'existence de faits analogues causés par un œdème
du bulbe ou du segment supérieur de la moelle, faits dont
M. Marcé a démontré la réalité, et dont M. Luys m'a cité un
exemple frappant recueilli par lui pendant son internat.
Il serait donc possible que notre petit malade eût succombé
à des accidents de cette nature, dont la cause m'aurait échappé
;i l'autopsie, faute d'avoir été recherchée avec soin.
Quoi qu'il en soit de l'explication , cet enfant est mort à la
suite de phénomènes inattendus qui ont surgi tout à coup, l'ont
emporté en peu d'heures, et dont la source résidait dans une
altération du système nerveux liée à l'existence de l'œdème et
de l'albuminurie.
J'acceple pleinement, pour ma part, les réserves que
M. Pihan a faites lui-même sur cette observation ; c'est
dans les cas de ce genre que les autopsies doivent être
pratiquées avec une minutie, une sévérité extrême. La
science manque encore sur ce point de faits étudiés de
cette façon. Aussi ai-je dit au début de ce paragraphe ce
que je répète à la fin : c'est que ces accidents doivent
être très probablement rapportés à l'urémie, sans qu'on
puisse cependant le faire d'une façon certaine, tant que
l'anatomie pathologique n'aura pas dit son dernier mot
sur l'absence absolue de toute lésion dans les cas de celte
nature.
FOURNIER.
6
— /i2 —
VI.
FORME LENTE.
Début insidieux par langueur physique et intellectuelle. — Phénomènes princi-
paux : I. Céplialalgie, migraine. Son importance diagnostique et pronosti-
que.— 11. Troubles des sens et surtout troubles de la vue. Comment le trouble
urémique de la vue se distingue d'autres altérations de la vision qu'on ob-
serve dans la maladie de Bright. — 111. Langueur somnolente. — Aggravation
<les symptômes. Coma progressif. — Symptômes rares : convulsions, délire.
— Marche et durée.
Les accidents cérébraux de rnrcmie, qui afFectent une
marche lente, ont été fort bien décrits par Frerichs, par
le docteur Lasègue, par le docteur Piberet et par mon
excellent maître, le docteur Sée, dans ses leçons clini-
cjues de l'hôpital des Enfants. C'est à ces différentes
sources que j'emprunterai la description qui va suivre.
Le début de cette forme est insidieux, et cependant
c'est cette forme qui tue d'une façon presque fatale. Ce
qui caractérise l'invasion, c'est une singulière torpeur
physique et intellectuelle; le malade devient paresseux
et moins actif; il ne se meut qu'avec lenteur et, en
quelque sorte, à l'egret; son intelligence est moins active,
ses idées sont moins nettes; le caractère même semble
parfois changé, et l'on remarque une singulière indiffé-
rence du malade pour ceux qui l'entourent. Cette lan-
gueur, cette apathie se traduisent sur la physionomie
qui perd son expression habituelle; les traits sont comme
pendants, le regard vague et incertain.
Mais bientôt apparaît un symptôme d'une haute impor-
tance : c'est une céphalalgie qui consiste en une lourdeur
— 43 —
de tête plutôt qu'en de voritables douleurs. Quelquefois
cependant elle est lancinante et, très pénible. Ainsi Bright
cite le cas d'un malade qui éprouvait des douleurs telles
qu'il ne pouvait ni reposer ni remuer la tète.
Cette céphalalgie présente, du reste, de grandes va-
riétés au point de vue de sa localisation et de sa marche.
Ici elle est générale; là, au contraire, elle est limitée et
occupe seulement le front, le vertex, l'occiput, une moitié
du crâne, etc. Considérée quant à sa marche, tantôt on
la trouve continue, tantôt rémittente, et tantôt enfin fran-
chement intermittente.
Cette céphalalgie, cette migraine n'est pas constante à
coup sûr; mais, comme le démontrent certaines statisti-
ques (1), elle se trouve dans la grande majorité des cas.
C'est là, ai -je dit, et je le répète à dessein, un phé-
nomène important de l'état morbide, d'autant que sou-
vent c'est le seul symptôme qu'accuse le malade. Aussi
faut-il toujours se tenir en garde, chez les albuminuri-
ques, devant une céphalalgie rebelle que rien n'explique.
Cette migraine est souvent l'annonce de l'explosion pro-
chaine d'accidents urémiques.
A ce premier phénomène s'ajoutent des troubles des
sens. Ce sont des boui*donnements d'oreille et même
(1) « Généralement, on n'a pas allaclié assez d'importance à la céplialalgie
dans le mal de Bright. Nous sommes sOr que, sous une forme ou sous une
autre, on la rencontre dans plus de la moitié des cas. Dans le mal de Briglit
latent, insidieux, à marche chronique, eSle acquiert une grande portée sémio-
logique. Il n'y a guère qu'un tiers de ces cas qui ne soit pas accompagné d'une
céplialalgie très accentuée...
Malmsten, sur 22 observations qui lui sont propres, note 15 fois la céphal-
algie ; et dans sa statistique qui porte sur 69 cas, il la fait figurer 60 fois
Robert Jobns, dans son mémoire sur les convulsions puerpérales, la signale
19 fois sur 21 cas. M. Imbert-Goufbeyre l'a constatée 21 fois sur 65 cas. »
(Abeille. Traité des maladies à urines album<nouses e> sucn-cs, y. li'x'i.)
— —
parfois de la surdité; bien plus souvent, ce sont des alté-
rations de la vue, altérations variables, du reste, de degré
cl de forme; variables de degré depuis le simple affai-
blissement jusqu'à la cécité complète; variables aussi de
forme : hémiopie, diplopie, presbytie, héméralopie,
achromatisme, mouches volantes, etc. Ces troubles sont
quelquefois fugaces, à ce point même qu'une malade de
M. Piberet se trouva deux fois, et pendant une demi-
heure à peine chaque fois, dans l'impossibilité de lire;
d'autres fois, au contraire, ils sont persistants et durent
jusqu'à la mort.
« Le trouble urémique de la vision, dit M. Sée, ne s'ac-
compagne jamais d'aucune lésion appréciable à l'ophthal-
moscope. C'est en effet un phénomène cérébral. ïl est très
différent donc des altérations de la vue que l'on observe
dans le cours de la maladie de Brig'.it, et qui, presque
toujours (bientôt on dira toujours avec les progrès de
l'anatomie pathologique) tiennent à des lésions de l'œil...
L'ophthalmoscope, à ce titre, est ici, dans la plupart des
cas, un excellent moyen de diagnostic difTérenliel. »
Je crois aussi que les accidents urémiques de la vision
se distinguent par d'autres caractères des altérations de
la vue qui relèvent de l'affection de Bright. Ainsi, leur
marche, leur mode de début, leur persistance ou la mo-
bilité du trouble fonctionnel, sont, je pense, des consi-
dérations qui doivent aider au diagnostic. Ce point, du
reste, est fort bien indiqué dans le livre de M. Abeille.
« Si l'amaurose, dit-il, a un début insidieux, si sa marche
est continue, si elle n'est pas accompagnée d'éblouisse-
ments, si les étincelles ont été rares, si la cécité enfin
n'est pascomplète, le trouble de la vue dépend de lésions
de la rétine qui se sont produites en dehors de l'urémie.
L'amaurose, au contraire, a-t-elle eu une marche rapide,
— 45 —
la cécité est-elle devenue complète en peu de temps, eu
quelques heures par exemple , disparaît-elle rapidement
pour reparaître ensuite, s'accompagne-t-elle d'éclairs,
d'étincelles, généralement alors elle n'est que le pro-
drome de l'encéphalopathie albuminurique; ou l)ien elle
s'entremêle avec les accidents urémiques, ou bien elle
leur succède ; en un mot c'est un accident d'urémie (1).
Ce trouble de la vision peut être un phénomène isolé.
Cela est rare. Le plus souvent, il est accompagné des ac-
cidents d'ordre différent que j'ai mentionnés plus haut.
Mais dans l'une et l'autre de ces formes, c'est un indice
diagnostique d'une haute importance au point de vue de
l'urémie. C'est un signe que le médecin doit toujours
interroger et étudier avec soin; car, d'une part, je le ré-
pète, ce peut être le seul symptôme qui mette sur la voie
des accidents à venir; d'autre part, c'est souvent l'un des
premiers phénomènes qui se produisent, queUiuefois
même c'est le premier.
Ainsi, torpeur physique et intellectuelle, céphalalgie,
troubles des sens et surtout troubles de la vue, voilà les
principaux phénomènes par lesquels s'annonce l'urémie
cérébrale à forme lente. A cela, paraît-ii, s'ajoutent
encore quelquefois certains symptômes bien plus rares,
que je mentionnerai pour être complet : ce sont des
crampes très douloureuses, se produisant surtout dans
les muscles de la jambe, et des spasmes disséminés sur
différents points du corps.
Voilà la première période, ou en quelque sorte le pre-
(1) Ouvrage cité, p. IthU — Ce passage est presque entièrement emprunté
à un travail de M. le docteur Charcot.
— liQ —
niier degré des accidents. Des phénomèoes d'une gravité
Ijien aiiti-e vont succéder.
La langueur primitive devient une stupeur somno-
lente. Le malade semble toujours plongé dans un demi-
sommeil; il reste immobile dans son lit et comme en ex-
tase. Vient-on à l'interroger , il répond encore, mais len-
tement, et ses réponses traduisent la torpeur de son in-
telligence. Toutefois, il ne délire pas.
Cependant cette somnolence s'accroît. Encore un pas
de plus, et un véritable coma s'établit. Il faut alors de
fortes excitations pour éveiller le malade et obtenir quel-
ques réponses mal articulées et souvent même inintelli -
giblcs.
Enfin, à une époque peu avancée, le coma devient plus
profond, et c'est dans cet état que la mort frappe le ma-
lade.
Dans cette seconde période, d'autres phénomènes
importants se présentent encore à l'attention du médecin.
C'est d'abord l'état de la face, qui, plus ou moins bouffie
par le fait de Falbuminurie, est remarquable surtout par
une pâleur cadavérique; ■ — c'est l'imnmbilité des mem-
bres, immobilité telle, qu'on croirait le malade paralysé,
si par des excitations un peu vives on ne pouvait éveiller
des mouvements; — 'c'est l'état des yeux constamment
fermés et des pupilles restant dociles à la lumière ; —
c'est encore le pouls remarquable surtout par sa faiblesse;
— c'est enfin la lenteur, la petitesse singulière, plus rare-
ment l'irrégularité des mouvements respiratoires.
A ce tableau s'ajoutent parfois d'autres symptômes
plus rares : ce sont, par exemple, des convulsions, con-
vulsions généralement partielles, limitées aux mains, au
visage, parfois cependant plus étendues, surtout à une
époque voisine de la moit. Plus rarement encore on
— kl —
observe du délire. C'est là un fait exceptionnel, et quelques
auteurs môme, M. Lasègue entre autres, disent n'en avoir
jamais rencontré. Ce délire, du reste, n'est jamais
violent. Il se présente au contiaire sous la forme d'un
subdelirium tranquille et intermittent, qui se manifeste
surtout dans les derniers temps de la vie. Le malade
mormone alors lentement quelques paroles monotones-, il
articule à voix basse, dit Frerichs. quelques mots qu'il
répèle sans fin, derniers efforts d'une intelligence qui
s'éteint.
La marche de ces accidents est généralement continue
et progressive. Il n'est pas rare toutefois d'observer des
rémissions dans cette évolution morbide et même des
arrêts complets. Il y a plus, c'est que ces phénomènes
peuvent disparaître pour revenir ensuite. Quand une
rémission semblable s'est produite, elle n'est pas généra-
lement de longue durée: bientôt une rechute se déclare,
et à chaque rechute l'intensiié des phénomènes s'accroît.
Dans cette dernière forme, la maladie marche ainsi vers
son terme par une série de secousses et de saccades suc-
cessives.
Cette scène a généralement une durée de plusieurs
semaines. Mais ce que nous avons dit précédemment fait
prévoir qu'il n'y a rien de fixe à ce sujet, et que l'évolu-
tion des phénomènes peut demander pour s'accomplir un
temps plus ou moins long.
Enfin, en certain cas, cette forme lente n'est, en
quelque sorte, que le prélude de l'une des formes aiguës
décrites précédemment.
YIl
SYMPTÔMES GASTRO-INTESTINAUX.
Inappétence. — Vomissement. C'est le piiénomène le plus important. —
Diarrhée. — Accidents cor.séciitifs awx altérations de l'intestin.
J'aborde acluellement l'exposé des symptômes gastro-
intestinaux de l'urémie.
Ce n'est pas seulement une nécessité de description
qui m'a engagé à séparer l'histoire de ces accidents de
celle des troul)les cérébraux ; c'est aussi cette considé-
ration que ces accidents se montrent parfois isolés et
indépendants de l'urémie à forme cérébrale, dont ils
constituent il est \rai, le plus souvent, des signes précur-
seurs ou concomitants. Le médecin doit donc apprendre
à les reconnaître alors qu'ils existent seuls, pour en tirer
des signes indicateurs, et, par leur aide, prévenir, s'il se
peut, les dangers qu'ils annoncent.
Inappétence, vomissements, constipation ou diarrhée,
voilà en somme ce à quoi se résument ces troubles, à
part quelques complications excentionnelles que je signa-
lerai en leur place.
L'inappétence est habituelle; elle va souvent jusqu'au
dégoût; elle s'accompagne, en général, d'enduits blan-
châtres de la langue et de nausées.
Le vomissement est un symptôme plus important, c'est
même ici le symptôme par excellence ; nous l'avons déjà
rencontré en décrivant l'urémie à forme cérébrale. Il
— /|9 —
nous reste à signaler quelques particularités intéressantes
(jui s'y rattachent.
Ce vomissement est un fait très fréquent, surtout dans
les formes aiguës de la maladie. Il débute souvent d'une
façon inopinée, sans que rien ait pu le faire prévoir, à une
époque même où l'appétit est encore conservé. Si bien
que malade et médecin prennent habituellement le pre-
mier vomissement pour une indigestion sim[)le. Mais cette
erreur n'est pas de longue durée. Bientôt le vomisse-
ment se répète; il n'est plus seulement alimentaire, il
est liquide, amer, acre. Il se produit et se répète alors
même que la digestion des aliments se fait bien ; souvent
aussi il a lieu au réveil. 11 s'accompagne de nausées fré-
quentes.
Chacun sait combien le vomissement est un fait fré-
(juent dans les affections rénales, notamment dans les
néphrites albumineuses chroniques, où M. Rayer l'a
observé dans le sixième des cas environ. Il ne faudrait
pas toutefois rapporter indistinctement à l'intoxication
urémique tous les vomissements qui se produisent dans
le cours de l'affection de Bright. Il en est évidemment
qui sont dus à d'autres influences. Un signe spécifique
qui, pour certains auteurs, caractériserait le vomisse-
ment urémique, ce serait la nature des matières rejetées.
Presque toujours, dit Frerichs, la matière vomie est
alcaline et l'on y rencontre par l'analyse une substance
spéciale, le carbonate cC ammoniaque . Quelquefois les
matières sont acides, mais alors il suffit d'y ajouter de la
potasse pour que l'ammoniaque se dégage.
Des troubles intestinaux s'ajoutent au vomissement.
En quelques cas on a noté de la constipation, mais le fait
le plus habituel, c'est la diarrhée. Cette diarrhée est
FOIIRNIER. 7
— 50 —
souvent abondante, colliquative. Les matières alvines,
dit-on, contiennent du carbonate d'ammoniaque.
D'autres symptômes pUis rares ont été observés. Des
phénomènes pseudo-dysentériques se déclarent; les selles
contiennent du sang et des détritus gangrénenx. Enfin
les ulcérations qui se développent dans l'intestin peuvent
même devenir l'origine d'une perforation suivie d'une
mort rapide.
Ce sont là, ai-je besoin de l'ajouter, des faits excessi-
vement rares.
Ylll
Expiration ammoniacale. — Opinion de Frericiis. — Expériences contradic-
toires de Scliottin, Reuliiig, Gallois, etc. — Incon.slance et iiicerlitude du
phénomène.
Epistaxis (M. Kajer, Todd). — ■ Relation de l'épistaxis avec l'urémie.
Un autre signe a été donné comme propre à l'urémie,
c'est Y expiration ammoniacale.
Frerichs a avancé ce fait qu'au moment où les sym-
ptômes de l'intoxication urémique commencent, l'air
expiré se charge d'un principe spécial, le carbonate
d'ammoniaque. La quantité de ce principe serait même
en rapport, d'après lui, avec l'intensité des phénomènes
urémiques.
J'ai maintes fois démontré, dit- il, que dans le cours
des accidents urémiques l'air expiré contient de l'ammo-
niaque. Le même fait a lieu après l'extirpation du rein ou
après l'injection d'urée dans les veines. Il siilïit pour s'en
convaincre d'approcher de la bouche un papier rouge de
tournesol; ce papier est ramené rapidenient au bleu. La
mên'.e expérieno' peut être faite avec une baguette de
verre mouillé d'acide chlorhydrique ; an contact de l'air
expiré, on voit se former autour de la haguelte un nuage
plus ou moins épais de vapeurs blanches.
Ce fait de l'expiration ammoniacale, s'il était vrai,
aurait une grande portée. Mais il n'esl rien moins que
démontré. Si (pielques auteurs (Jaksch , M. Charcot
entre autres) disent l'avoir vérifié, en revanche il a été
vivement attaqué par d'autres, par E. Schottin notam-
ment, parW. Reuling, qui a consacré à cette étude sa thèse
inaugurale (1 ), etc.
Schottin fait reniarquer d'abord que dans une salle
d'hôpital mal ventilée, il se forme spontanément un léger
nuage sur l'extrémité d'une baguette de verre trempée
dans de l'acide chlorhydrique. J'accorde peu de valeur à
cette objection, car il est facile de se mettre à l'abri
d'une semblable cause d'erreur.
Mais voici des arguments plus sérieux. Lorsque la
bouche n'est pas nette, soignée, lorsque les dents sont
cariées ou lorsque des particules alimentaires séjournent
entre les dents, l'expiration est souvent ammoniacale, et
cela non pas seulement chez les malades, mais même à
l'état de sanlé. C'est ce dont on peut s'assurer en plaçant
devant la bouche un papier rouge de tournesol préalable-
ment humecté d'eau distillée. Ce fait, du reste, s'explique
facilement par la décomposition putride des sécrétions
buccales ou des détritus alimentaires.
Dans les cas où les malades respirent laboucheouverte,
mêmes phénomènes. Le passage continu de l'air inspiré
et expiré dessèche les liquides delà bouche qui ne tardent
(1) De l'ammoniaque que contient t'air expiré, etc. Giessen, 1854.
— 52 —
pas k se transformer, la chaleur aidant, en produits am-
moniacaux.
C'est ainsi que Schottin, qui paraît avoir étudié ce sujet
avec persévérance, dit avoir constaté l'expiration ammo-
niacale sur des malades atteints d'affectionscomplétement
étrangères à l'urémie, tubercules pulmonaires.aniygdiViile,
manie chronique, etc.
De plus, il n'est pas vrai que l'expiration ammoniacale
soit un phénomène constant ou môme habituel dans l'u-
rémie. Schottin a étudié à plusieurs reprises l'haleine de
seize individus présentant, dit-il, d'une façon manifeste,
les symptômes de l'urémie, et sur un seul il constata l'ex-
piration ammoniacale. Encore, ajoute-t-il, dans ce cas
unique, l'ammoniaque n'existait qu'en très faible pro-
portion, et le malade était depuis longtemps dans un état
de stupeur, la bouche largement ouverte, les dénis, les
gencives et les lèvres tapissées de croûtes épaisses de
mucus.
Parmi nous, le fait de l'expiration ammoniacale a été
peu étudié, et les auteurs qui se sont livrés à ce genre de
recherches n'ont presque jamais obtenu que des résultats
négatifs.
M. Gallois a fait respirer des lapins, empoisonnés par
l'urée, dans une sorte de masque de caoutchouc à une
seule ouverture. A cette ouverture était attaché un papier
rouge de tournesol sur lequel l'air expiré devait nécessai-
rement passer. Or, jamais ce papier ne fut i amené au bleu,
même alors que les animaux étaient en proie aux acci-
dents nerveux les plus intenses. Jamais non plus une
baguette mouillée d'acide chlorhydrique ne donna lieu
aux vapeurs blanches caractéristiques.
M. Aran, que j'ai vu étudier le même fait sur des
— 53 —
malades urémiques, n'a presque jamais obtenu que des
résultats néaratifs.
Enfin, M. Béhier a également échoué dans trois expé-
riences faites sur des femmes enceintes affectées d'é-
clanipsie grave.
Que conclure de cela? C'est que l'expiration ammonia-
cale, on ne saurait le nier, a été observée dans un certain
nombre de cas, mais qu'elle peut tenir à une cause tonte
différente de celle que lui assignait Frerichs. C'est encore
que si ce phénomèue s'observe dans l'urémie, ce qui,
est loin d'être démontré, il est au moins très inconstant
et en tout cas non spécial à cet état morbide.
Je mentionnerai, en terminant, un symptôme intéres-
sant dont je dois la connaissance à M. le docteur Chai-cot.
Ce savant médecin m'assure que son attention a été
souvent appelée par M. Rayer sur la fréquence des épis-
taxis dans l'urémie. Ces épistaxis s'observeraient surtout
dans les prodromes et seraient remarquables quelque-
fois par leur répétition. On les rencontrerait aussi, mais
plus rarement, dans le cours des accidents nerveux.
En parcourant à ce sujet le livre de M. Rayer, j'ai
trouvé ce symptôme noté dans un certain nombre d'ob-
servations, alors que la fonction urinaire était gravement
entravée.
J'ai rencontré aussi dans le livre de Todd (1 ) le passage
suivant : « L'épistaxis est un symptôme assez fréquent
dans les maladies du rein. D'après mon expérience per-
sonnelle, on la rencontre plus spécialement dans les formes
(i) Clinical lectures on certain diseases of the urinary organs.
— bk —
atrophiques. L'épistaxis me paraît, marquer une période
avancée de la maladie et se produire à une époque où le
sang est très altéré [much injured) et où le rein ne suffît
plus à éliminer les matières exerémenlitielles (1). »
Une hémorrbagie coïncidant avec une altération du
sang n'a rien qui doive nous surprendre. Ce fait intéi'es-
sant que la science doit à M. Rayer, ne pourra manquer
de provoquer bientiit de nouvelles recherches.
IX
ANAÏOMIE PATHOLOGIQUE.
Deux ordres de lésions : lésions étrangères et lésions propres à l'urémie. —
Lésions cérébrales. Lcin d'être constantes, elles font défaut dans un grand
nombre de cas. — Discussion.
Lésions gastro-intestinales (Treitz).
État du sang.
A l'autopsie des sujets qui ont succombé à Turémie,
on rencontre des lésions de deux ordres.
De ces lésions, 1" les unes appartiennent à l'affection
rénale sous la dépendance de laquelle s'est produite
rm'émie. Elles sont nécessairement multiples et diverses.
Je n'ai pas à en parler ici ; on les trouvera, du reste, indi-
quées au chapitre des conditions étiologiques.
2° D'autres sont disséminées sur divers organes. De
celles-ci les unes sont étrangères à l'urémie; l'es autres,
au contraire, lui appartiennent en propre. Ce sont ces
dernières qui devront surtout m'occuper.
I.es seules lésions qu'on puisse rapporter d'une façon
(1) Voir encore une observation très intéressante de M. Aran, citée plus
loin, dans laq\ielle une épislaxis abondante marqua le début des accidents.
— 55 —
certaine à l'urémie, ce sont les alléiations gastro-intesti-
nales. Toutes les autres, à vrai flire, ne sont que des lé-
sions coïncidentes, qui se sont produites dans le cours de
l'intoxication urémique, mais qui n'ont pas avec elle de
relation d'origine. Ces lésions, en effet, existent souvent
sans l'urémie, comme l'urémie peut exister sans elles.
De ce nombre sont, par exemple, les altérations du
cerveau, sur lesquelles je ilois néanmoins m'arréter,
parce qu'un point de doctrine s'y rattache.
Les altérations les plus diverses ont été notées ici :
congestion des méninges, congestion de la pulpe céré-
brale, et ailleurs état anémique de l'encéphale, vacuité
des vaisseaux ; ailleurs encore infdlration des membranes,
accumulation de sérosité dans les ventricules, œdème du
cerveau, etc.
Notons d'abord cette variété des lésions. Elle n'est pas
sans intérêt à un point de vue doctrinal qui trouvera sa
plac^ dans un chapitre suivant.
Puis, ces lésions sont-elles constantes? On ne saurait
le soutenir. Christison, Gregory. Samuel Wilks, Fre-
richs, etc., citent des cas où l'examen le plus attentif ne
révéla aucune altération du cerveau. Ces faits sont au-
jourd'hui très nombreux dans la science, et je ne songe
pas h les relater ici (1). Un seul exemple sufïira :
« Le cadavre de Louise G..., dit le docteur Piberet,
nous offre un exemple aussi caractérisé que possible
d'encéphalopathie à forme comateuse, coïncidant avec
une absence totale d'altération du cerveau ou de ses
(1) Le docteur Charcot me communique, au moment où j'écris cette ttièse,
deux observations semblables où l'intégrité du cerveau était absolue. — J';"
moi-même observé deux faits de ce genre
— 58 —
membranes. Or, ici on ne peut pas dire que l'examen ait
été fait à la légère; toutes les parties ont été inspectées
avec une rigueur scrupuleuse, et l'on n'a rien découvert;
de telle façon que M. Andral disait que le cerveau aurait
pu être un excellent sujet d'étude pour les personnes qui
voudraient en faire l'analomie normale. »
Mais allons plus loin, et voyons quelle est la fréquence
réelle des lésions cérébrales.
Frerichs, qui s'est occupé de ce sujet avec beaucoup
de soin, est arrivé aux résultats suivants. Sur vingt cas
d'urémie brightique, il a trouvé :
Huit fois le cerveau dans un état d'intégrité absolue;
quatre fois état exsangue ; sept fois, la quantité du liquide
sous-arachnoïdien parut augmentée, mais cinq fois d'une
façon tout à fait insignifiante, et deux fois seulement d'une
façon plus marquée; trois fois enfin, les membranes et la
substance cérébrale étaient hypérémiées.
Quant à la consistance et à la texture du cerveau, elle
a toujours été trouvée intacte.
Et de même M. Cazeaux : « Les autopsies n'ont l'ien
appris sur la nature de l'éclampsie, car, le plus souvent,
celte maladie ne laisse après elle aucune lésion anatomique
appréciable. Le plus souvent, on n'a mentionné, en etîet,
([u'un peu de sérosité dans les ventricules ou la cavité
arachnoïdienne, ou qu'une congestion plus ou moins
notable des vaisseaux encéphaliques.
» Lorsque la maladie s'est terminée par une apoplexie,
la dissection a constaté soit un foyer apoplectique au
milieu de la substance cérébrale, soit un épanchement
en nappe à sa surface ; mais ce sont là évidemment des
— 57 —
lésions secondaires, des effets, et non la cause des con-
vulsions (1). »
Enfin M. le docteur Sée, dont je ne saurais trop citer
l'opinion, disait dans ses leçons cliniques que, dans tous
'es cas d'urémie examinés par lui jusqu'à ce jour, Yab-
sence de lésion avait été un fait presque constant. Dans
quelques cas seulement, il avait été frappé d'un état re-
marquablement anémique de la substance cérébrale.
Abordons maintenant l'étude des lésions qui dérivent
directement de l'urémie.
Les lésions de l'estomac, et surtout de l'intestin, qui
se produisent dans le cours de l'urémie, ont été obser-
vées de longue date. Bright les avait déjà entrevues.
Malmsten, Grégory, Christison, Christensen les signa-
lèrent et les décrivirent. M. Rayer les mentionna aussi
avec soin dans deux chapitres de son ouvrage. En 1859
enfin, elles devinrent l'objet d'une étude du professeur
Treitz, qui leur consacra un mémoire étendu (2).
Je ne saurais mieux faire, pour décrire ces lésions, que
de reproduire ici l'analyse de cet important travail (3).
L'estomac est bien moins souvent que l'intestin le
siège de lésions urémiques, et celles qu'on y rencontre
sont aussi bien moins graves. Elles ne consistent guère
([n'en rougeurs, en arborisations plus ou moins éten-
(1) Traité des accouchements, ft*^ édition, p. 799.
(2) Des affections urémiques de l'intestin, mémoire reproduit en extrait dans
les Archives générales de médecine, 1860, l. I, p. 438.
(3) Une singularité que je ne saurais expliquer, c'est que ces diverses
lésions, qui seraient si fréquentes d'après Treitz, ont été si rarement observées
parmi nous.
FOURNIKR. 8
— 58 —
dues. Quelquefois on observe un épaississeiiient de la
muqueuse avec coloration ardoisée; d'autres fois la mu-
queuse est ramollie, et même on l'a trouvée détruite
dans une certaine étendue, mais cela est fort rare.
Pour les lésions de l'intestin, elles sont d'ordres diveis.
Treilz en décrit des espèces nombreuses; je vais le suivre
pas à pas dans son exposé.
Dans une première forme qu'il appelle blenimrrbée
chronique (peu nous importe la dénomination si le fait
est vrai), on trouve l'intestin rempli d'une grande quantité
de mucosités très visqueuses et adhérentes. La muqueuse
est épaissie, décolorée et dans un état d'anémie très ma-
nifeste ; piquetée de noir au niveau des villosités.
Au lieu de l'anémie de cette première forme, on ren-
contre quelquefois une hypérémie soit limitée, soit étendue
[catarrhe chronique).
Plus fréquente que les précédentes et que toutes celles
qui vont suivre, est une troisième altération dite par
l'auteur hydrorrhée. Ici le tube intestinal contient une
grande quantité d'un liquide partie aqueux, partie mu-
queux, d'une couleur jaunâtre ou verdâtre. Ce liquide
présente un caractère chimique du plus haut intérêt; il
a une réaction habituellement alcaline; mais le fait le
plus important, c'est qu'il dégage une forte odeur ammo-
niacale. Cette odeur est surtout prononcée au moment
où l'on ouvre l'intestin; elle diminue et finit même par
dispai'aître lorsque le liquide séjourne pendant quelque
temps à l'air libre, mais on la reproduit facilement en
ajoutant au liquide de la lessive de potasse. 11 est d'ail-
leurs facile de s'assurer par l'analyse chimique de la
présence de combinaisons ammoniacales.
— 59 - -
La muqueuse inlesliiiale est comme lavée, ce qu'ex-
plique facilement la quantité du liquide qui la baigne;
elle est aussi boui souflée, épaissie, quelquefois œdématiée.
L'inteslin présente une flaccidité lemaïquable.
A une époque plus avancée, cette môme forme con-
duit à des altérations plus graves, à des eschares. Ces
eschares, dit l'auteur, ressemfjlent tout à fait à celles qui
seraient le résullat 4\\nG cautérisation énergique. Leur
siège de prédilection est le gros intestin, et là elles sont
d'autant plus nombreuses qu'on approche davantage de
l'anus: on les observe aussi, mais plus rarement, dans le
dernier tiers de l'inteslin grêle. Elles sont très rares
dans les deux premiers tiers.
Leur forme varie, tantôt allongée, tantôt arrondie. Il en
est de même de leur étendue : on en voit mesurant jusqu'à
un pouce carré en surface. — Klles sont plus ou moins
profondes, et vont quelquefois jusqu'à entamer la tunique
celluleuse. A la périphérie de ces eschares, la muqueuse
est rouge; mais partout ailleurs, elle est paie, aspect
curieux qui différencie profondément cette altération des
lésions dysentériques. Le même liquide ammoniacal rem-
plit l'intestin.
L'élimination de ces eschares peut amener une perfo-
ration de l'intestin, suivie d'une péritonite rapidement
mortelle. Elle se complique aussi parfois de gangrène,
surtout dans le gros intestin, qui présente alors l'aspect de
la dysenterie gangreneuse, mais toujours avec cette par-
ticularité que les tuniques intestinales, au lieu d'être
le siège d'une vive inflammalion, sont, au contraire,
pâles, non épaissies et non indurées. Les cas où se ma-
nifeste cette gangrène sont presque toujours mortels;
lieuFeusement, du reste, ils sont assez rares.
— 60 —
Les eschares détachées, l'estent des ulcérations. Ces
ulcérations sont susceptibles de se cicatriser. L'existence
de ces cicatrices est très réelle, et je fais grâce au lec-
teur de la longue discussion à laquelle se livre Treitz,
pour montrer que celles dont il a été témoin provenaient
bien d'ulcérations urémiques et non d'ulcérations ty-
phoïdes, tuberculeuses, dysentériques, etc. Ces cicatrices
sont ardoisées, superficielles, à base lisse et luisante, à
bords unis, légèrement rétractés et adhérents à la tunique
musculeuse. On les rencontre dans le gros intestin. 11 est
fréquent d'observer en même temps, ce qui ne manque
pas d'intérêt pour la démonstration de leur origine, une
ou plusieurs des lésions urémi(pies décrites précédem-
ment.
Une dernière forme se rencontre d'une façon plus rare,
c'est celle que Treitz dénomme dysenterie par macération.
Ici les ulcérations se rencontrent de préférence sur les
points où l'intestin change de direction et où séjournent
les liquides. Du reste, dans cette forme qui ne me paraît
différer des autres que par une question de siège, même
anémie, même atonie, même aspect macéré de la mu-
queuse intestinale, mômes liquides ammoniacaux dans
l'intestin. Çà et là encore, ulcérations folliculaires et exsu-
dations pseudo-membraneuses disséminées.
Telles sont lesdifférentesformesd'inégale fréquence (1)
(jue peuvent revêtir les altérations urémiques de l'intes-
tin. Il est à peine nécessaire d'ajouter que ces lésions di-
verses se combinent entre elles de diverses manières. C'est
ainsi que surtout on rencontre fréquemment la dysen-
(1) Voici un relevé statisliiiiie de Treitz sur la fréquence relative de ces
— 61 —
terie ulcéreuse associée à la mortificalioii, et l'état catar-
rhal accompagnant la dysenterie par macération.
Un dernier mot enfin sur une lésion d'un autre siège
que je trouve signalée dans le mémoire deTreitz. On ren-
contre parfois dam la bouche des ulcérations que le savant
professeur considère comme de nature analogue à celles
de l'intestin. Il cite quatre cas de mortification delà mu-
queuse buccale.
Quant à la pathogénie de ces différentes lésions, Treitz
n'hésite pas à les attribuer à l'action corrosive des liquides
ammoniacaux résultant de la décomposition de l'urée éli-
minée par l'intestin. Pour lui, c'est le carbonate d'am-
moniaque qui est la cause de tous ces désordres, doirt il
explique même la diversité parla plus ou moins grande
abondance du produit délétère, par la rapidité variable
avec laquelle l'urée est versée dans l'intesiin, etc.
Il me reste à parler de l'état du sang dans l'urémie.
«Le sang, dit Frerichs, est parfois complètement,
d'autres fois incomplètement coagulable. Dans tous les
cas d'urémie spontanée , comme d'ailleurs dans ceux
différentes lésions. Ce relevé repose sur le nombre imposant de 209 aulopsies
dans lesquelles on a trouvé les lésions suivantes :
Hydrorrhée 80
Blennorrhée et catarrhe 62
Dysenterie croupale et ulcéreuse 27
Uleéralion folliculaire et dysenterie par macération. 19
Mortification et gangrène 12
Épanchenient de sang dans l'intestin U
Matières fécales moulées, normales 5
209
— f)2 —
d'urémie artificielle, il offre une couleur violette toute
particulière. »
Cette coloration se retrouve signalée par plusieurs
auteurs, par Braun notamment; mais elle a fait défaut
dans un grand nombre de cas.
Chrislison, Jaksch, Hamernik, disent encore avoir
observé des cas où le sang avait une odeur ammoniacale.
Mais interrogeons surtout l'analyse chimique.
C'était un point intéressant pour la clinique, et capital
pour la question de doctrine, de rechercher si dans l'état
décrit sous le nom d'urémie, la quantité d'urée contenue
dans le sang est ou non augmentée.
Ce travail a été fait, j'ai donc à en donner ici les ré-
sultats.
Disons tout d'abord que l'urée existe normalement
dans le sang. C'est là aujourd'hui un fait bien connu,
dont je n'ai pas à fournir la démonstration (1). Je rappel-
lerai seulement avant d'entrer dans l'exposé qui vasuivre,
quelques chiffres sur les moyennes physiologiques de
l'urée dans le sang, chiffres que j'emprunterai au travail
si connu de M. Picard.
La proportion normale de l'urée dans le sang est en-
viron de 0,016 pour 100. Elle oscille à l'état de santé
entre 0,0U et 0,018.
Les sangs veineux et artériel en renferment à peu près
les mêmes quantités.
Le sang de l'artère rénale contient deux fois plus d'u-
rée que celui de la veine.
(1) Voy. Prévost et Bumas, Cours de chimie el de iihys., t. XXUI. — Verdeil
et Dolfus, Gazelle médicale de Paris, 1850. — Hervier, Thèse de Paris, 1850.
— Lehmanii. — Picard, Tiièse de Paris, 1856, etc.
— 63 —
A l'état pathologique la quantité d'urée que renferme
le sang est augmentée dans les affections fébriles (0,021
à 0,037), dans le choléra (0,07 et 0,06), et surtout dans
la maladie de Bright. Dans cette dernière, en l'absence
d'accidents cérébraux, les chiffres obtenus sont, d'après
le même observateur, 0,0-21 et 0,076 ( I).
Cela connu, voyons maintenant ce qu'on rencontre
dans l'urémie.
Onze analyses du sang faites dans ces conditions ont
fourni à M. Picai'd les chiffres suivants :
Minimum. . . 0,0'J8
Maximum . . 0,15
c'est-à-dire un excès très notable au-dessus non-seu-
lement de la moyenne physiologique, mais même au-
dessus de la moyenne propre à l'affection de Bright, en
dehors des accidents cérébraux.
I^ehmann a trouvé de même que l'urée abonde dans le
sang pendant l'urémie.
Frerichs dit que dans tous les cas d'urémie la chimie
a démonti'é dans le sang la présence du carbonate d'am-
moniaque et aussi de l'urée non détruite.
« Les recherches de Litzmann, Heller, Kletzinsky,
Oppolzer, Gegenbauer et autres, ont démontré qu'on
trouve généralement dans le sang fraîchement extrait
des vaisseaux chez les éclamptiques des quantités considé-
rables d'urée et de carbonate d'ammoniaque développé
(1) On sait, du reste, que de nombreux auteurs ont signalé le même fait :
Cliristison, pour lequel la production d'urée dans le sang serait intermittente ;
0. Rees, (larrod, qui trouva une quantité énorme d'urée dans le sang d'un
albuminurique ; Lehmann et C.arpenter, Frericlis, Becquerel, etc., etc.
par la décomposition de Turée; qu'on peut, d'après la
présence de ces matières dans le sang, pronostiquer l'in-
vasion de l'éclampsie urémique ; enfin qu'on observe
aussi ces substances dans le sang des enfants nés de mères
urémiques (I). »
Braun et Oppolzer, dans un cas qu'ils observèrent en
commun, trouvèrent dans le sang ^beaucoup d'urée et de
carbonate d' ammoniaque >u
Enfin, MM. Fritz et Hepp, dans un cas d'éclampsie
puerpérale, ont trouvé 0,0519 d'urée, c'est-à-dire plus
du triple de la moyenne physiologique.
D'autres auteurs, au contraire, n'ont pas trouvé d'urée
dans des cas d'urémie très caractérisés. Un plus grand
nombre encore nient la présence du carbonate d'am-
moniaque dans le sang des urémiques.
De tout cela, il ressort pour nous que le sang est très
certainement altéré dans l'état morbide décrit sous le
nom d'urémie.
Cette altération paraîtrait s'être traduite en certains
cas par une coloration particulière, coloration violacée,
qui du reste est loin d'être constante. Chimiquement, elle
consisterait très probablement en un excès d'urée, mais il
est il croire aussi que ce n'est pas là la seule altération
du liquide sanguin. Des recherches intéressantes que je
mentionnerai plus loin avec détail, donnent à penser qu'il
se fait en plus dans le sang une accumulation de certains
principes encore mal définis et connus seulement sous le
nom va2;ue de matières extractives.
Quant au carbonate d'ammoniaque, ce sel paraissant
(1) Br.iun, ouvrage citù, p. 34.
exister à l'état normal dans les voies circulatoires ((^1. Ber-
nard), il est impossible d'en faire, comme le veut Fre-
richs, la caractéristique de l'urémie.
Eu somme donc, la chimie du sang dans l'urémie est
encore très incomplète, et la science attend sur ce point
de nouvelles recherches.
X
CONDITrONS ÉTIOLOGIQUES. — PATIIOGÉNIE.
L'urémie n'est jamais qu'un état secondaire. — Condilions pathologiques qui la
prépaient: J. Lésions de Biught. Quelles l'ormes cliniques et anatomiques
de la maladie de Briglit développent de préférence l'urémie? — Importance
de l'étendue de la lésion. — Scatialine. — État puerpéral. Liaison de
l'éclampsie et de l'albuminurie. — Choléra tyiihoïde.
U. Lésions diverses du rein, ayant pour résultat de rendre la fonction
urinaire nulle ou insuffisante.
III. Typhus. — Fièvre jaune. — Goutte (Basham).
L'urémie n'est jamais une maladie primitive; c'est
toujours un état secondaire, une conséquence, un résultat.
Ainsi un individu en santé et ayant tous ses organes sains
ne sera pas pris demain d'urémie, comme il peut être
pris de pneumonie ou de variole. Il faut, pour que l'état
urémique se développe, qu'il ait été précédé, préparé par
un trouble grave de la fonction urinaire. C'est du reste
ce qu'a fort bien mis en lumière le docteur Luton dans sa
thèse sur les séries morbides (1 ).
C'est donc une lésion du rein qui doit ouvrir la scène.
Puis cette lésion se confirme, s'accroît. A un moment
donné le rein ne suffît plus au rôle qui lui est dévolu.
Les matières excrémentitielles dont l'élimination lui est
(1) Thèse de Paris, 1850.
FOl'RN'lER.
9
— C6 —
confiée ne sont plus excrétées; elles s'accumulent dans
le sang; dès lors une nouvelle phase d'accidents com-
mence. Cette altération du sang qui n'était qu'un effet,
va devenir une cause. Elle va produire de nouveaux
phénomènes. Telle est au nioius, d'après la plupart des
auteurs qui ont écrit sur la matière, la succession des
phénomènes pat h ologi q u es .
Je sais que pour certains auteurs l'atTection brigh-
tique ne commence pas par une lésion du rein, mais bien
par un simple trouble fonctionnel. D'emblée ce serait
pour M. Pidoux, parexemple, une maladie générale, une
altération d'une grande fonction, la fonction urinaire,
la(iuelle, comme il le dit, « est une fonction générale
ayant son principe et son élément dans tous les points
de l'économie, et son organe central et exécutif dans le
rein. »
Je n'ai pas à discuter ici ces opinions. Je ferai remar-
quer seulement que, quelque idée que l'on se fasse de l'af-
fection de Bright, on est toujours amené à reconnaître
que l'urémie est un état secondaire. Qu'elle ait son origine
dans le rein ou dans un simple trouble fonctionnel (opi-
nion que du reste je ne saurais partager), peu importe.
Elle est toujours une conséquence, un résultat. C'est tout
ce que je voidais établir.
Cela dit, voyons maintenant quelles sont les conditions
pathologiques qui préparent, qui font l'urémie.
L'affection de Bright, dans ses différentes formes, est la
cause par excellence, mais non la cause exclusive qui
développe 'urémie.
L'urémie, dit Frerichs, se rencontre à peu près chez
— 67 —
un tiers des sujets brightiques. (86 fois sur 2^ ma-
lades (1).)
Mais ici une distinction très importante doit être éta-
blie. Vurémie ne se développe pas indistiiidement dans
toutes les formes de la maladie de Bright, avec un égal
degré de fréquence. 11 y a telle forme où elle paraît de
préférence à telle autre. C'est là un point très intéressant
à établir (2).
Voici donc, parordre de fréquence relative, les formes
de l'affection brightique où l'on voit se manifester les
accidents de l'urémie :
1° En premier lieu, la maladie de Bright idiopathique
et aiguë;
2° En second lieu, V affection de Bright puerpérale ;
3' Au troisième rang arrive V affection de Bright scarla-
tineuse ;
II" Viennent ensuite les affections de Bright chroniques.
Parmi ces dernières, il faut établir encore une distinc-
tion. De toutes les formes chroniques, c'est la néphrite
(1) Voici du reste la statistique de Frericlis :
Nombre
(les cas de mort.
Observaleurs.
Fréquence
des cas de mort
par urémie.
70
Bright.
27
10
Bright et Barlow.
2
36
Gregory.
17
16
Christison.
10
49
Rayer
3
6
Martin-Solon.
2
33
Malmsten.
20
21
Frericlis.
5
2fii
86
(2) Ce qui va suivre est emprunte aux notes que j'ai recueillies à la clinique
de M. Sée
— 68 —
paronchymateuse d'origine alcoolique qui détermine le
plus fréquemment les accidents de l'urémie.
I.' urémie, au contraire, serait rare dans les affections
lie lirighl cachectiques.
Elle serait rare également dans les affections rénales
résultant de maladies du cœur.
Voilà ce que fournit l'observation clinique. Plaçons
immédiatement en regard les données de l'anatomie
pathologique, qui serviront en quelque sorte de contrôle
à ces premiers résultats.
Quelles sont donc les conditions anatomiques qui pa-
raissent favoriser le développement de l'urémie ?
Par ordre de fréquence nous rencontrons :
En première ligne, les formes dites inflammatoires ou
aiguës de h maladie de Bright, c'est-à-dire : 1° forme
exsudative caractérisée par les exsudats fibrineux des
tubuli avec desquamation épithéliale; 2° forme hémor-
rhagique, caractérisée par les mêmes exsudats, la même
desquamation épithéliale, et de plus par la rupture des
capillaires, rupture d'où provient lesangcontenudans les
urines.
Or, ces formes anatomicpies, où les retrouvons-nous
cliniquement? Dans Taffection de Bright aiguë idiopa-
thique, dans l'affection de Bright scarlatineuse et puerpé-
rale. Ici donc les résultats de l'autopsie confirment
entièrement les données delà clinique.
2" Vient en second lieu la dégénérescence graisseuse.
Ici encore môme concordance. C'est dans l'affection de
Bright alcoolique quecliniquement nous observons la plus
grande fréquence des phénomènes d'urémie. De même
ce que nous montrent le plus souvent les autopsies c'est la
dégénérescence graisseuse qui, parmi les formes chro-
— 69 —
niques de l'affection de Bright, est plus spéciulc à celle
d'origine alcoolique.
L'anatomie vient encore confirmer le résultat de lu
clinique en nous expliquant pourquoi l'urémie est moins
fréquente dans les autres formes chroniques de la maladie
de Bright, c'est-à-dire la dégénérescence amyloïde et
l'atrophie. Quel est, en effet, l'élément histologique ([u'at-
taque surtout la dégénérescence auiyloïde ? Ce sont les
artérioles qui sont frappées tout d'abord et principale-
ment; les tubuli, au contraire, restent intacts pendant
très longtemps, et dans tous les cas, l'élément sécréteur
épilhélial est bien moins envahi que les autres éléments
histologiques. C'est dire que le rein, en tant qu'organe
séparateur de l'urine, reste plus longtemps suffisant (jue
dans les cas où l'élément histologique de sécrétion est
frappé tout d'abord (M. Sée).
Une considération de môme ordre s'applique jusqu'à
un certain pointa l'atrophie qui a surtout pour siège le
tissu connectif interstitiel (Beckman).
Il est encore une condition anatomique favorable à la
production de l'urémie, c'est détendue de la lésion rénale.
A priori, on conçoit que plus une lésion devient envahis-
sante, plus le champ de la sécrétion rénale est rétréci,
plus la fonc tion risque de devenir insuffisante. Or l'ana-
tomie vient confirmer cette prévision. C'est surtout dans
les cas où les lésions du rein occupent une large surface
que l'urémie se montre de préférence. A ce titre, les lé-
sions inflammatoires se placent au premier rang, parce
que d'emblée elles affectent une grande étendue et peu-
vent même envahir tout le parenchyme rénal. Aussi se
compliquent-elles si souvent d'urémie.
— 70 —
Cette même considération nous explique encore pour-
quoi la forme aiguë de la maladie de Bright, où les
lésions sont, en somme, bien moins graves que dans les
formes chroniques, développe cependant des phénomènes
d'urémie plus souvent que ces dernières. C'est qu'elle
est, en effet, plus envahissante et phis rapidement enva-
hissante.
Après ces vues d'ensemble, il me reste peu de chose à
ajouter sur les différentes maladies qui peuvent déve-
lopper l'urémie par le fait de lésions brightiques. 11 est
évident que toute affection qui amène dans le rein des
altérations de ce genre expose le malade à leur consé-
quence possible, l'urémie.
C'est à ce titre que l'urémie s'observe si souvent dans
la SCARLATINE. Ou Sait, en effet, quelles lésions cette ma-
ladie détermine vers les reins; ce sont, pour le dire d'un
seul mot, des altérations exactement semblables à celles
des deux premières formes de la maladie de Bright.
On sait aussi quel est, dans ce cas, le processus patho-
logique : albuminurie souvent hématurique, hydropisies,
puis phénomènes cérébraux, apparaissant d'ordinaire
douze à vingt jours après la production de l'anasarque,
quelquefois même beaucoup plus tôt. Je n'ai pas, du
reste, à insister sur ces phénomènes dont l'exposé appar-
tient à l'histoire de la scarlatine.
A la suite des autres fièvres éruptives (variole, rou-
geole), des désordres semblables sont excessivement rares.
Cela se conçoit par ce seul fait que ces fièvres n'ont pas
le retentissement rénal propre à la scarlatine. On a
décrit, il est vrai, dans ces derniers temps, des altérations
— 71 —
du rein que développerait la variole, mais ces altérations,
paraît-il, sont très ditîérenles des lésions de Bright. Ce
sujet d'ailleurs est peu connu et demande de nouvelles le-
cherches.
L'ETAT PUERPÉRAL prédisposc aussi il l'urémie. Pour-
quoi? Toujours pour une raison seuiblable. Ici encore
nous retrouvons un trouble de la fonction urinaire, nous
retrouvons des lésions de Brighl.
La plupart des auteurs admettent aujourd'hui la liaison
de l'éclampsie puerpérale avec l'albuminurie : « La véri-
table éclampsie des femmes en couches, dit Frerichs, ne
se montre que chez les femmes souffrant de l'affection
rénale décrite par Brighl; elle est le résultat de l'intoxi-
cation urémique, avec laquelle elle est identique d'ailleurs
par ses phénomènes. Les lésions du rein, ajoute l'auteur,
ne sont pas toujours très tranchées à première vue; elles
sont même peu avancées en général, mais le microscope
les révèle avec précision . »
De même pour M. Imbert-Gourbeyre (1), « la véri-
table éclampsie n'est autre chose que le mal de Brighl
puerpéral, dans lequel il survient des convulsions; c'est
la maladie de Bright se développant pendant la grossesse
et y apparaissant avec prédominance d'une forme parti-
culière d'accidents cérébraux. »
Wieger, dans un savant mémoire, relie de môme
l'éclampsie à l'albuminurie : « Les cylindres fibrineux,
dit-il, ne manquent jamais dans l'urine des femmes at-
teintes d'albuminurie, pour peu ([u'elle soit uolabie. » Il
réunit dans un tableau les altérations rénales trouvées à
l'autopsie, et arrive même à cette conclusion que « les
( 1) De l'albuminurie puerpérale et de ses rapports avec l'éclampsie, iSÔ'i.
— 7-2 —
altérations profondes des reins sont pins nombreuses qne les
états congestifs simples, contrairement à ce qu'on pouvait
attendre. »
De même encore Braun :
« La coïncidence de 1 eclampsie et de l'albuminurie
est un fait incontesté... J'ai, depuis plusieurs années,
analysé les nombreuses opinions énoncées sur les causes
(le l'éclampsie, et je suis ainsi arrivé à cette conclusion,
(pie la maladie de Bright aiguë et une intoxication uré-
mique du sang sont la cause de l'éclampsie (1). »
Qu'il y ait, du reste, des éclampsies puerpérales en de-
hors de l'albuminurie, en dehors de toute lésion rénale,
ainsi que de célèbres observateurs l'ont prétendu, je ne
songe pas à le nier. Ce qui m'étonne même, c'est qu'il
n'y en ait pas davantage. Toutes les convulsions qui se
produisent dans la grossesse et l'accouchement ne sau-
raient, en etTet, relever d'une cause unique, pas plus
que dans la scarlatine ou la maladie de Bright. L'é-
clampsie et le coma sont des phénomènes communs qui
peuvent se montrer à propos d'excitations diverses,
comme en raison de lésions variables de l'encéphale. Ce
ne sont pas, en un mot, des phénomènes nécessairement
liés à l'afTection rénale, et, à ce titre, il n'est pas impos-
sible que l'éclampsie se produise dans l'état puerpéral en
dehors de l'albuminurie.
Coïncidence et nature des lésions rénales, caractères
(!(; l'urine, ('tat du sang (-l), symptômes cérébraux,
(1) V. la discussion académique de 1854. — V. encore Blot (thèse de Pa-
ris, 59), Devilliersct Regnault [Arch. gén., 48), etc.....
(2) Voici un cas d'oclampsie puerpérale où l'analyse du sanc: a élé faile au
point de vue de la recherche de l'urce.
« Le sancj de la saignée, soumis immédiatement à l'analyse chimique par
— 73 —
troubles des sens et surtout delà vue, etc., voilà autant de
preuves en faveur de l'opinion qui rattache à l'urémie
les accidents convulsifs de l'état puerpéral (1).
Les opinions sont différentes en ce qui concerne la
production de l'urémie dans le choléra. Pour les uns,
cette urémie est réelle, incontestable (Hamernik, Frerichs,
Oppolzer, Ross, Budd) ; pour d'autres, elle est douteuse et
quelques-uns même la nient complètement (ïreitz, Buhl,
Sée).
Arrêtons- nous quelque temps sur cette question et
voyons si nous trouvons dans la science des éléments pour
admettre l'une ou l'autre de ces opinions.
Trois questions inqjorlantes s'offrent à résoudre :
1° les symptômes du choléra (choléra-typhoïde) sont- ils
analogues à ceux de l'urémie? — 2° trouve-t-on dans le
sang et les liquides de l'organisme les caractères qui dis-
tinguent l'urémie? — 3° enfin quel est l'état des reins?
I. On a comparé et assimilé à l'urénu'e les symptômes
du choléra-typhoïde. D'après Frerichs, dont j'analyse ici
le tableau, il s'y produit en effet « des convulsions diverses,
des roideurs, des contractures, des soubresauts; en même
temps on observe de l'hébétude, de la stupeur, des ver-
tiges, du trouble des sens , de la somnolence à laquelle
succède le coma, quelquefois aussi du subdelirium et des
MM. Hepp et Fritz contenait 0,0519 pour 100 d'urée, c'est-à-dire plus du
triple de la moyenne physiolo^iqae. n{Bulletin de thérapeutique, 1862, p. 267.)
(1) Braun a consacré à la défense de cette doctrine plusieurs pages de son
excellent mémoire, que j'ai analysé en partie dans ce qui précède, .te ne puis
qu'y renvoyer le lecteur. ^ • ■
FOURNIER. 10
— 74 —
voinissenients. Le pouls esl variable, ralenti quelquefois;
d'autres fois accéléré, uiais jamais au même degré que daus
le vrai typhus. D'abord il y a une chaleur sèche, quand
l'état typhoïde se développe immédiatement dans le stade
de réaction; mais plus tard il se déclare des sueurs à
odeur ammoniacale. La langue enfin est sèche et les dents
fuligineuses. Celle scène a une durée de deux à huit jours.»
Dans (pielques cas, ajoute l'auteur, ï albuminurie se
prolonge, les malades deviennent hydropiques et meurent
avec tous les phénomènes de la maladie de Bright. Ha-
mernik rapporte deux cas de cette espèce (1).
Tous ces symptômes, certes, ne sont pas sans analogie
avec la scène de l'urémie. Néanmoins cette preuve n'est
pas suffisante. Car, en s'en tenant à cette seule considéra-
tion, bon nombre d'états typhoïdes devraient être rap-
portés à l'urémie.
En second lieu, trouve-t-on dans les humeurs la dé-
monstration d'un état urémique?
Le sang, d'après plusieurs auteurs (2), paraît con-
tenir de fortes proportions d'urée. Frerichs y signale
eu outre la présence du carbonate d'ammoniaque. Ma-
clagan, cité par Wunderlich, y a trouvé jusqu'à 1^',6 de
nitrate d'urée pour 100.
Pour les vomissements, Lehmann et Schmidt y ont
rencontré de l'urée.
L'air expiré, d'après Frerichs, contient du carbonate
d'ammoniaque, dont il est facile de constater la présence.
Enfin les sueurs surtout ont attiré l'attention des mé-
decins. Schottin a démontré que l'urée est déposée par-
(1) Hamernik, Die Choiera epide.i:ica, Prague, 1850.
(2) Voyez Thèse de Picard, p. 48 ; voyez aussi rouvrage de Frerichs.
~ 75 —
t'ois sur la peau sous forme pulvérulente. Harnernik pré-
tend que les malades répandent une odeur urineuse; la
sueur gluante du front et des joues formerait, dit-il, en
se desséchant, une sorte de farine blanchâtre, constituée
par de la graisse et des urates. — Th. Herapath (lia
trouvé dans la sueur 1,1 /i à '2,91 pour 100 de sels am-
moniacaux, mais sans trace d'urée ni d'urate. — Griesin-
ger enfin mentionne aussi les cristallisations d'urée sur la
peau. Drasche (de Vienne), qui a fait de ces cristaux cu-
tanés l'objet d'une longue étude, dit ne les avoir rencon-
trés que dans douze cas sur huit cents, et exclusivement
sur des malades qui succombèrent. Il affirme que ce sont
bien des cristaux d'urée.
111. Enfin , voyons quel est l'état de l'urine et des
reins.
L'urine est albumineuse dans l'état typhoïde, et la
quantité d'albumine va croissant jusqu'à la mort. On y
a trouvé aussi des cylindres fibrineux.
A l'autopsie, le rein n'est guère augmenté de volume.
Il présente un processus exsudatif analogue à celui qu'on
voit dans la maladie de Bright aiguë. Les conduits urini-
fères sont en grande partie interceptés par des caillots
fibrineux. Enfin, quand la maladie dure longtemps,
l'épithélium des tubuli subit la dégénérescence grais-
seuse. (Frerichs).
Ainsi en résumé, symptômes se rapprochant de ceux
de l'urémie , sang et liquides des sécrétions chargés
soit d'urée, soit de sels ammoniacaux; urine albumi-
neuse et contenant des cylindres ; et, en dernier lieu, lé-
(1) London meiUcal Gazelle, 18/19.
— 76 —
siens rénales correspondant aux formes aiguës de la ma-
ladie de Bright, tel est l'ensemble du choléra typhoïde.
Il est difficile, ce me semble, devant un tel groupe de
preuves, de ne pas rattacher cet état à l'urémie (1).
Mais les symptômes du choléra typhoïde relèvent-ils
de l'urémie dans tous les cas? C'est ce qu'il est difficile
de dire. Griesinger n'admet l'origine urémique que pour ,
un quart à peu près des cas de choléra typhoïde.
Tout cela donc est fort incertain, et, en réalité, la question
est encore à l'étude.
(1) Toul en inclinant vers celte conclusion, je ne dois pas dissimuler pour-
tant les objections sérieuses qui lui ont été faites par des homnfies considé-
rables (Trietz, Biilh, etc.), et que je résumerai brièvement d'après les leçons
de M. Sée.
« 1° D'abord toutes les altérations chimiques se rapportent à la période algide,
c'est-à-dire à l'époque où l'urée formée dans les divers tissus à titre de déchet ne peut
plus être entraînée, comme à l'état normal, dans le courant sanguin. En effet,
par suite de la perte d'eau et de chlorure de sodium que le sang éprouve con-
sécutivement aux selles diarrhéiques, la circulation se fait mal, et l'urée, de
même que les autres produits de désassimilation, reste pour ainsi dire in situ,
c'est-à-dire là où elle se forme.
» De plus, on ne trouve, dans le choléra, ni oblitération des tubuli ni aucune
cause d'insuffisance rénale, comme cela a lieu dans la maladie de Bright. Dans
les reins, de même que dans le cerveau, les muscles et les autres tissus, il y
a une sorte A'interruplion des échanges nulrilifs qui ont lieu à travers les
capillaires ; d'où il résulte que souvent, presque toujours même, la première
ou la seconde urine ferait cesser ces prétendus obstacles du reîn, et dans la
troisième urine c'est à peine si l'on retrouve des traces de cylindres fibrineux
et des bouchons d'épitliélium. Par conséquent, comme la période typhoïde se
manifeste souvent deux, trois ou quatre jours après le rétablissement des
urines, il est impossible d'attribuer à ces altérations chimiques de la période
algide les phénomènes typhoïdes qui ont lieu plus lard.
» 2" Jamais on n'a vu dans le choléra, dans aucune de ses deux périodes, les
phénomènes d'hydropisie si fréquents dans la maladie de Bright.
» 3" On ne connaît pas de maladie de Bright passée à l'état chronique à la
suite du choléra, tandis qu'il y en a des exemples incontestables à la suite de
'a scarlatine et de l'état puerpéral.
» 4" Enfin, de môme que les lésions diffèrent, les symptômes diffèrent encore
plus. En effet, dans le choléra, les convulsions sont un phénomène tout à fait
exceptionnel. Il y a une demi-somnolence sans perte de connaissance, avec fièvre
— 77 —
En dehors du groupe précédent relatif aux affections
brightiques, est-il d'autres lésions du rein dans lesquelles
on ait vu les phénomènes de l'urémie se manifester?
D'une façon générale, il est supposable que toutes les
affections rénales qui compromettent la fonction urinaire
de façon à la rendre insuffisante, peuvent, à un moment
donné, devenir la cause de l'urémie. C'est ce que nous
avons déjà observé pour les différentes formes des lésions
de Bright ; c'est ce que nous montrerons par les exem-
ples qui vont suivre, où des altérations très variées des
reins sont devenues l'origine d'accidents de même ordre.
Nombreuses sont les causes qui peuvent rétrécir le
champ de l'uropoièse. Il faut en effet, non-seulement les
chercher dans le rein lui-même, mais les suivre dans
toute l'étendue des voies urinaires. Ici, en effet, la cause
des accidents sera dans une compression ou une obstruc-
tion de l'uretère; ailleurs elle sera dans la vessie devenue
impuissante à éliminer l'urine , ailleurs encore dans
l'urèthre rétréci.
De proche en proche, en effet, la cause pathologique
rayonne vers les reins. Qu'il siège dans l'urèthre, dans la
vessie ou dans l'uretère, l'obstacle à l'élimination de
l'urine a le même résultat : distension des réservoirs, com-
continue, état de sécheresse de la lang\ie, en un mot des accidents analogues ;i
l'état typhoïde et non pas à l'état urémique.
» Il reste maintenant à expliquer un symptôme qui est réel, c'est le dépôt
d'urée à la surface de la peau. Mais qu'on ne croie pas qu'il s'agisse là d'un
phénomène spécial au choléra ; on l'a retrouvé dans plusieurs affections graves,
telles que dans des pneumonies suppurées, des fièvres typhoïdes adynaniiques
et certaines formes intenses de fièvre puerpérale. C'est là un fait qui s'explique
très simplement par l'abolition des échanges intimes qui se font dans les
tissus. »
— 78 —
pression exercée sur le rein de dedans au dehors, et en
dernier lieu fonction urinaire entravée, insuffisante.
Dans la néplirile aiguë, il arrive parfois que les urines
diminuent d'une façon notable et même qu'elles se suppri-
ment, soit que les deux reins aient été a^ectés simultané-
ment, soit en raison d'une sorte de sympathie exercée par
le rein malade sur son congénère. Il se produit alors des
symptômes très graves: vomissements, convulsions, coma.
Abercrombie cite quelques cas de ce genre. Le livre de
M. Rayer contient aussi plusieurs observations semblables
extrêmement intéressantes (1 ).
Des accidents analogues ont été constatés dans des
inflammations du rein de diverse nature, lorsque la sé-
crétion de l'urine venait à se suspendre. Il est à présu-
mer que bon nombre de ces cas doivent être rapportés à
une infection du sang du même ordre que l'urémie, sans
que toutefois des observations absolument probantes aient
été produites sur ce sujet.
Des maladies des reins d'un autre ordre offrent parfois
des phénomènes semblables ; on voit dans le livre de
M. Rayer que les kystes des reins, alors qu'ils sont assez
nombreux ou assez développés pour envahir une grande
partie de l'organe, produisent parfois des symptômes cé-
rébraux très graves, convulsions l'épétées, résolution,
coma, — M. Tavignot a présenté à la Société anatomi-
qu,e un cas de ce genre.
M. Tavignot présente deux reins très volumineux et entière-
ment transformés en kystes agglomérés. La femme sur laquelle
(1) Rayer, Néphrite aiguë, t. I.
— 79 —
ils ont été trouvés est morte dans un état comateux, et après
avoir éprouvé des convulsions et d'autres symptômes céi'ébraux.
— Aucune lésiondans les centres nerveux. Pas d'examen de l'urine.
Voici un fait du même genre :
Au mois d'avril dernier était couché dans la salle Saint-Joseph^,
à l'hôpital Saint-Antoine, un jeune homme d'une très forte et
très robuste constitution, n'ayant jamais eu d'autre maladie an-
térieure qu'une fièvre d'accès. Il était entré à l'hôpital pour un
œdème des membres inférieurs survenu depuis quinze jours
environ. Il n'avait qu'une diminution de l'appétit, un peu de
céphalalgie et de ta courbature dans les membres. 11 était sans
fièvre et sans gène notable de la respiration, bien que l'on
trouvât cependant un épanchement pleurétique d'ailleurs assez
peu considérable du côté gauche. L'intelligence était normale,
et nous n'avons rien remarqué du côté des sens qu'un peu
d'exophthalmie.
Je crus k l'une de ces anasarques dont je vous ai entretenus
dans l'une de nos dernières séances, et je -me croyais d'autant
plus autorisé à adopter cette opinion que la face était œdéma-
tiée ; les urines, examinées à plusieurs reprises, ne conte-
naient ni sucre, ni albumine. Aussi l'état de ce malade ne m'ins-
pirait-il aucune inquiétude, et étais-je parfaitement convaincu
que dans peu de jours il sortirait guéri de l'hôpital, quand un
matin, mon interne m'annonça que dans la soirée, le malade,
après un violent mal de tète, avait été pris d'une épistaxis abon-
dante et de délire dans la nuit.
Je le trouve à ma visite dans l'état suivant :
La face un peu boutlie et sans expression ; les yeux ouverts
largement, les pupilles très fortement dilatées et insensibles à
l'action de la lumière ; l'intelligence est complètement abolie.
Je ne puis obtenir une seule réponse. Il n'y a de paralysie nulle
part, et la sensibilité est complètement émoussée. La respira-
tion est précipitée, stertoreuse, et le pouls bat de ZiO à hk fois
seulement par minute.
Quelques heures après, le malade avait succombé.
A l'autopsie, que trouvons-nous? Les deux reins mesurent
— 80 —
chacun près de 20 centimètres verticalement, sont complète-
ment détruits, et convertis en deux énormes kystes renfermant
un liquide aqueux parfaitement transparent et non albuniineux.
En outre, l'analyse du sang nous fait voir que l'albumine n'y
existe plus que dans la proportion de 51 pour 1000 au lieu de
70 ou 80, qui est le chiffre normal; et de plus, au microscope,
on peut constater une sorte de diffluence générale des glo-
bules (1).
Ailleurs, des accidents de même ordre succèdent à une
compression exercée sur les uretères. Mon bien regretté
maître, M. Aran, en a cité des observations curieuses
dans les leçons qu'il fit à l'Hôtel -Dieu sur l'urémie.
En voici un exemple que je relate succinctement :
A dix heures du soir, une vieille femme, amaigrie, cachec-
tique, passait devant l'hôpital Saint- Antoine, quand subitement
elle tombe sans mouvement sur le trottoir. On la transporte
aussitôt dans mon service. Tous ses membres sont dans une
résolution complète ; les traits de la face, qui est d'une pâleur
extrême, ne sont pas déviés, et l'on ne constate de paralysie ni
d'un côté ni de l'autre du corps ; les pupilles sont également
dilatées et insensibles à l'action de la lumière. Il est impossible
d'obtenir aucune réponse. En pinçant la malade, elle retire les
membres et laisse entendre quelques mots ininteUigibles. Sa
respiration est bruyante, stertoreuse ; le pouls, très lent, bat
environ cinquante fois par minute. Quelques heures après, la
malade succombe. — Le lendemain à l'amphithéâtre, on prati-
que le toucher vaginal , qui fait d'abord reconnaître un cancer
énorme de l'utérus remplissant toute la cavité pelvienne. Puis
à l'ouverture de l'abdomen, nous trouvons les deux uretères
comprimés à leur entrée dans la vessie par la tumeur utérine,
et considérablement distendus au delà du point où siégeait la
compression. Ils ont l'un et l'autre le volume d'une anse d'in-
testin grêle, et les deux reins complètement détruits, sont con-
vertis en une espèce de coque fibreuse.
(1) Aran, Leçons de l'Hôtd-Dieu
— 81 —
Le cas suivant , que je dois à mon collègue et ami le
docteur Proust, est encore un exemple de compression
des uretères ayant produit des phénomènes nerveux ra-
pidement mortels. M. Lasègue, dans le service duquel ce
fait fut recueilli, n'élèva aucun doute sur la relation à
établir entre ces accidents et les lésions rénales que révéla
Tautopsie.
M... D..., cinquante-trois ans, blanchisseuse, entrée le 10 oc-
tobre 1860 au n° 9 de la salle Saint-Jean (service de M le
docteur Lasègue). — Elle était affectée d'un cancer utérin dont
les premiers symptômes s'étaient montrés neuf mois aupara-
vant. Elle avait eu trois pertes abondantes, avait beaucoup
maigri, et présentait tous les signes d'une anémie profonde,
et notamment un souttle carotidien, continu avec redouble-
ment du côté droit, intermittent à gauche. Par le toucher
vaginal, on arrivait presque immédiatement dans une cavité
anfractueuse, très irrégulière, avec des brides nombreuses, et
où il était impossible de retrouver le col. L'examen au spécu-
lum acheva de compléter le diagnostic.
Leucorrhée très abondante et fétide; un peu d'œdème des
membres inférieurs; apyrexie ; appétit presque conservé. Les
urines, peu abondantes, sont rendues assez facilement. Pen-
dant douze jours la malade ne présenta aucun signe nouveau;
son traitement s'était composé de préparations opiacées, d'in-
jections chlorurées et de quelques laxatifs. Mais le 22 octobre,
elle perdit tout à coup l'appétit, et fut prise de vomissements
peu nombreux, dans lesquels on ne trouva aucune odeur am-
moniacale. Ils durèrent deux ou trois jours, et furent combat-
tus par la potion cordiale et la potion de llivière. En même
temps se déclara une incontinence de l'urine et des matières
fécales.
Le Hk, la malade qui jusque là avait conservé toutes ses fa-
cultés intellectuelles, commença à tomber dans la somnolence;
toujours endormie, ne demandant rien, elle répondait à peine
aux questions. Cet état de somnolence ne fit qu'augmenter ; la
résolution des membres qui était alors incomplète, s'aggrava;
FOURNIEB. 11
— 8*2 —
l'anesUiésic précéda la perte du mouvement; en même temps
les urines devinrent plus rares, et presque nulles malgré le
cathétérismo.
Le 29, on constate une hémiplégie faciale ; la bouche est
déviée du côté droit.
Le 30, coma absolu ; perte complète de la sensibilité de tout
le corps; la tète d'une épingle promenée sur la cornée ne fait
pas fermer les yeux. La résolution musculaire n'est pas encore
complète; les membres ne retombent pas immédiatement si on
les soulève. Le pouls à 88 a conservé toute son ampleur; le
souffle carotidien a tout à fait disparu. Le 30 au soir, cet état
s'aggrave de plus en plus; résolution musculaire générale ;
respiration très anxieuse ; distension égale des deux joues à
chaque effort d'expiration ; légère contraction des pupilles à
lappi'oche de la lumière.
Le 31, mort dans le coma à deux heures de l'après-midi.
Autopsie quarante-deux heures après la mort.
Crâne. — Pas d'injection des méninges, ni de sérosité arach-
noïdienne ; piqueté léger de la substance blanche ; pas d'épan-
chement ventriculaire, ni d'altération dans les autres parties de
l'encéphale.
Thorax. — Poumons sains ; cœur normal ; quelques caillots
tibrineux dans les cavités droites.
Tube digestif. — L'estomac, l'intestin grêle et le gros intestin
ne présentent que de légères arborisations en quelques points.
Organes génito-ur inaires. ■ — Les reins off'rent un volume très
inégal. 1° Le gauche mesure verticalement 13 centimètres et
transversalement 6 centimètres et demi ; à la coupe, il présente
un peu d'infiltration plastique qui déborde et masque les pyra-
mides; les parois qui circonscrivent le bassinet ont centi-
mètres dans leur plus grande épaisseur. L'uretère gauche a
environ le calibre du petit doigt; ses parois sont blanches et
amincies.
2° Le rein droit mesure verticalement 9 centimètres et demi
et transversalement 5 centimètres. On sent, en le pressant dans
la main, une fluctuation comme profonde, et à la coupe il
présente en effet dans son centre une cavité assez large conte^
— 8'3 —
liant plus d'un verre d'urine, à parois blanches, très lisses,
épaisses de 2 centimètres à peine, et qui mesure 5 centimètres
et demi transversalement et 7 centimètres verticalement. L'ure-
tère droit a environ le volume du pouce dans toute son éten-
due; ses parois sont beaucoup plus amincies que celles de
l'uretère gauche.
La vessie contient un demi-verre d'urine à peine; elle offre,
au niveau du trigône, une injection assez prononcée, un peu
violacée; parois saines. Les orifices des uretères ne sont pas
complètement fermés, car en pressant sur ces conduits, on
peut faire sourdre un peu d'urine, plus dillicilement à droite.
Le vagin présente dans sa partie supérieure des saillies végé-
tantes, parsemées d'ulcérations et recouvertes d'une matière
pulpeuse jaune verdâtre. Le col utérin est complètement dé-
truit et remplacé par des ulcérations anfractueuses. La tumeur
utérine repose sur les uretères qu'elle comprime. Les parois
du corps de l'utérus sont également infiltrées de cancer dans
leur quart inférieur. Ovaires sains.
D'une façon générale donc, je le répète, les lésions
qui entravent d'une façon notable la sécrétion rénale,
peuvent amener à leur suite des symptômes qui se rap-
portent probablement à l'urémie ; c'est ce que M. Rayer
avait prévu quand il écrivit ces lignes : « Les maladies
des reins et les altérations de la sécrétion urinaire donnent
souvent lieu aux symptômes cérébraux les plus graves,
que la réaction s'exerce directement sur le cerveau et le
système nerveux, ou indirectement par suite des chan-
gements que ces maladies amènent dans la composition du
sang. »
Je ne ferai que mentionner, en terminant cette revue
étiologique, certains états morbides que quelques auteurs
font figurer parmi les causes de l'urémie. Tels sont :
— 8/1 —
i" Le typhus. ~\\ se produirait dans le typhus, d'après
certains auteurs, une hypéréniie rénale considérable, qui
pourrait aller quelquefois jusqu'à déterminer la forma-
tion d'exsudats fibrineux, et le ] assage dans les urines
de l'albumine et des cylindres. Des symptômes d'urémie,
convulsions, coma, délire, succéderaient parfois à ces
troubles graves de la fonction uiinaire (Oppolzer, Fre-
richs, Griesinger).
2" La fièvre jaune. — D'après Griesinger, auquel j'em-
prunte ce qui va suivre, on verrait très fréquenmient, en
certaines épidémies de fièvre jaune, l'urine se supprimer
pendant plusieurs jours. Le sang se charge alors d'urée ;
les matières vomies contiennent parfois du carbonate
d'ammoniaque ; l'urine ne présente plus que des traces
d'urée. Des symptômes très graves se produisent à ce
moment : stupeur avec agitation, état comateux, convul-
sions; quelquefois aussi, mort rapide, inopinée.
On ne peut guère hésiter, dit l'auteur, à rapporter ces
phénomènes à l'urémie.
3° On a cité aussi comme possible la production de
l'urémie dans l'ictère grave, la fièvre typhoïde, etc. La
science n'est pas faite sur tous ces points difïiciles.
Enfin la goutte peut-elle devenir une cause d'urémie?
C'est une question qu'on n'a pas encore étudiée, que je
sache, et sur laquelle je manque de documents. Cepen-
dant, si l'on considère, d'une part, les altérations rénales
développées par la goutte, si, d'autre part, on étudie les
symptômes de certaines formes de goutte, dites gouttes
rétrocédées vers le cerveau, il ne paraît pas improbable
— 85 —
que cette diathèse puisse développer des phénomènes
d'urémie.
C'est là, je dois le dire, une vue qui m'a été suggérée
par le docteur Charcot.
Voyons, en efifet, ce que la goutte détermine vers le
rein. Elle y produit des lésions de deux ordres : 1" un
état particulier fort bien décrit par M. Rayer et consis-
tant surtout dans la présence d'une poussière granuleuse
qui infiltre le parenchyme rénal (néphrite goutteuse de
M. Rayer) (I); 2" une atrophie du rein caractérisée par
le retrait de l'organe, la densité de la capsule, la prédo-
minance du tissu fibreux et les urines albumineuses.
Todd et Basham appellent cette seconde forme goutly
kidney (rein goutteux). Ils croient qu'elle diffère des
lésions de Bright. Garrod, au contraire, l'assimile aux
lésions de ce dernier ordre.
Avec la première forme, quand se produisent des phé-
nomènes d^ischurie goutteuse (M. Rayer), on voit l'urine
se supprimer, des vomissements survenir, et le malade
tomber dans le coma.
La seconde forme {goutly kidney) s'accompagne par-
fois d'accidents cérébraux très graves : convulsions épi-
leptiformes et coma. « La sécrétion urinaire, dit Todd (2),
» se trouve diminuée; les parties constituantes de l'urine
» n'étant plus évacuées s'accumulent dans le sang et at-
» taquent le cerveau en donnant naissance à des convul-
» sions épileptiformes, au délire et au coma. »
A l'appui de l'hypothèse que j'avance ici, je citerai
l'observation suivante, que j'emprunte à Basham (3).
(1) Rayer, Maladies des reins, t. Il, p. 48.
(2) Todd, Clinical Lectures.
(3) On Dropsy connected wilh diseuses ofthe Kidney s, p. 206.
— 86 —
Le Ih février 1851, Edmond Black, âgé de cinquante-huit
ans, fut apporté à l'hôpital dans un étal de perte de connaissance
et de coma partiel. 11 respirait profondément et avec stertor;
les lèvres et les joues étaient soulevées pendant l'expiration.
Les yeux étaient vitreux ; les pupilles contractées, mais obéissant
encore jusqu'à un certain point à la lumière. La surface du
corps était chaude et couverte d'une sueur visqueuse, à odeur
urineuse.
Le son syslolique était prolongé ; on entendait un murmure
à la base et à la pointe du cœur, et de même aussi à gauche,
sous le sein.
Pouls plein et dur, environ à 100.
Pas de paralysie faciale apparente.
Pas de rigidité des extrémités ; de légers mouvements réflexes
pouvaient être également provoqués des deux côtés.
Déglutition imparfaite, les boissons refluant par les coins de
la bouche.
Connaissance absolument éteinte.
Les gens qui l'apportaient à l'hôpital ne pouvaient rendre
qu'un compte imparfait de ses antécédents. Il venait d'une
infime maison meublée, où il paraissait être tombé malade trois
jours avant son admission. Il s'était plaint, disait-on, de céphal-
algie et bientôt cette céphalalgie avait dégénéré en stupeur,
puis en un état plus profond de perte de connaissance. Un
praticien avait eu recours à l'expédient qu'emploient également
les ignorants et les inexpérimentés : il avait fait une saignée du
bras.
A la suite de cette saignée, le coma avait augmenté, comme
on pouvait s'y attendre.
On ordonna des lavements excitants et, pendant la nuit, la
déglutition devint possible; le malade put avaler quelques
aliments liquides. Le pouls devint plus mou et moins fréquent.
Le matin, la connaissance revint en partie; le malade put ré-
pondre à quelques questions, quoique d'une façon incohérente.
— A neuf heures du matin, la respiration n'était plus sterto-
reuse, les pupilles se contractaient mieux ;\ la lumière. Miction.
L'urine, al binni rieuse, contenait quelques tubuli transparents et
des globules de mucus. Pendant la journée, le malade devint
très agité, se dressant sur son lit, faisant beaucoup d'efforts
— 87 --
pour se lever, et, d'après le rapport de l'assistant de clinique,
présentant plusieurs des symplùnies d'un sujet en proie au
didiriuni trcmens.
Une transpiration abondante ayant une Forte odeur urineuse
se montra dans le cours de l'après-midi.
L'intelligence devint moins troublée ; le malade prit des
aliments liquides sans ditiiculté. Les intestins avaient réagi
sous 1 influence de lavements stimulants et l'état comateux
paraissait diminuer graduellement, quand des convulsions sur-
vinrent tout à coup. Au rapport de ceux qui le veillaient, ces
convulsions avaient un caractère épileptiforme ; elles durèrent
environ trois heures, cessèrent tout à coup et le malade mourut
à dix heures du matin.
Autopsie. — Aspect extérieur du corps naturel. Cavités pulmo-
naires sans trace de lésion. Cœur volumineux, hypertrophié.
Dépôt athéromateux considérable sur la crosse de l'aorte ; val-
vules aortiques opaques et quelque peu rigides et résistantes.
Valvule mitrale épaissie et à bords roides. La vessie contenait
une petite quantité d'urine transparente et albumineuse. Rein
gauche à surface marbrée, légèrement lobulé et couvert d'émi-
nences nodulaires; il est ratatiné, d'un volume moindre qu'à
l'état normal, dense et dur à la coupe. Au microscope les lubes
paraissaient, par place, comprimés dans un tissu fibroïde.
Aspect analogue à celui d'un rein atrophié. Le rein droit était
volumineux et formait une poche. La surface corticale était
assez dilatée en certains points pour avoir l'apparence de kystes.
Ce rein dilaté contenait k onces d'un Iluide séro-urinaire.
L'infundibuluni de l'uretère était oblitéré par une concrétion
d'urate d'ammoniaque mêlée de petites proportions d'oxalate de
chaux. Les calices étaient dilatés sur plusieurs points en kystes
contenant de nombreuses (16) concrétions d'une couleur brun
fonce, à surface lisse, et du volume de graines de ricin; ces
concrétions étaient composées d'oxalate de chaux avec un petit
noyau d'aci'ie urique. — Rien dans le cerveau digne de fixer
l'attention; aucune trace de maladie; arachnoïde légèrement
opaque ; pie-mère pâle, substance gris pâle. Pas de liquide en
excès dans les ventricules.
Quoique les mains et les pieds n'offrissent aucune trace de
dépôt goutteux, dans les cartilages des deux oreilles existaient
— 88 —
un ou deux petits dépôts de matière blanche que l'examen
Taisait reconnaître pour de Vurate de soude. Ce dernier fait
montrerait que le malade était goutteux, si l'état des reins ne
révélait pas d'une autre façon une telle disposition constitu-
tionnelle.
XI.
DIAGNOSTIC.
Deux ordres de signes diagnostiques : 1" Signes propres à l'urémie; 2" signes
empruntés à la maladie originelle. Importance des signes concomitants :
hydropisie, état de l'urine, etc. Parallèle sémiologique entre l'urémie et
différents états morbides qui s'en rapprochent. — Que l'urémie est surtout
caractérisée par X'ensemUe des symptômes qui s'y rattachent.
Reconnaître l'urémie est un problème tantôt facile,
tantôt difficile, quelquefois même impossible.
Que le médecin se trouve en face d'un malade depuis
longtemps observé et présentant soit une affection bien
reconnue des voies urinaires, soit une maladie de Bright
évidente; à un instant donné, ce malade est pris de
céphalalgie, de troubles des sens; sa vue se trouble; il
vomit, puis surviennent des convulsions ou du coma. —
Ici le diagnostic ressort très facilement de la nature et de
la marche des accidents.
Ailleurs, au contraire, les antécédents sont inconnus;
le début a été subit; l'œdème est peu considérable et
peut échapper, ou bien même il fait défaut. Les sym-
ptômes sont peu accusés, la scène pathologique est
incomplète. — Dans ce cas, le diagnostic devient délicat
et difficile.
Enfin il est de ces cas faits en quelque sorte pour dé-
jouer la perspicacité du médecin. Pas de notions sur les
antécédents, pas de circonstances concomitantes propres
à déceler la nature du mal ; accidents subits, inattendus,
— 89 —
consistant, par exemple, en un coma établi brusquement.
— Ici l'erreur est, je dirai volontiers, inévitable.
Les signes sénnologiques de l'urémie sont de deux
ordres; les uns sont empruntés à la maladie même : ce
sont ses symptômes propres, symptômes caractéristiques,
surtout parleur ensemble; les autres sont puisés dans
Texamen des phénomènes concomitants qui se rattachent
à l'état morbide d'où résulte l'urémie. Ils sont fournis
par les troubles fonctionnels, l'exploration physique, la
marche des accidents, l'état général, etc.
Qu'un malade, par exemple, soit pris d'urémie con-
sécutivement à une hydronéphrose, comme j'en ai relaté
deux cas, les signes physiques peuvent ici mettre sur la
voie du diagnostic.
Ailleurs, comme cela arrive dans la majorité des cas,
c'est un malade brightique qui est afFecté d'urémie.
Voyons quelles circonstances concomitantes pourront
éclairer le médecin.
Eh bien , ce seront surtout, en pareil cas, les hydro-
pisies et l'examen de Yurine. L'un ou l'autre de ces deux
signes, ou les deux associés, sont les sources les plus
précieuses du diagnostic; ce sont eux qui, dans l'énorme
majorité des cas, donnent aux phénomènes leur signi-
fication pathogénique.
Quelques mots donc sur ces deux ordres de symptômes.
Les hydropisies sont très fréquentes. On sait en quoi
elles consistent : bouffissure du visage, œdème des pau-
pières, œdème des malléoles, etc. Ces hydropisies peuvent
tMre plus ou moins intenses, plus ou moins étendues.
FOI'RNIEU. \2
— 90 —
Parfois, il faut bien le savoir, elles ne consistent qu'en un
très léger degré d'œdèmequi peut passer inaperçu. Par-
fois aussi elles sont très limitées. Ajoutons encore qu'en
quelques cas elles diminuent ou disparaissent au moment
où éclatent les phénomènes cérébraux. ïl y a plus enfin,
c'est qu'elles peuvent faire absolument défaut. Ce sont là
les cas les plus insidieux et qui deviennent les plus trom-
peurs, si le médecin ne songe pas à interroger les urines.
L'examen de l'wrme, en effet, a ici la plus haute impor-
tance; c'est le critérium obligé du diagnostic. Dans
l'affection que nous avons supposée, les caractères que
doit présenter l'urine sont bien connus : albumine, pré-
sence des cylindres fîbrineux, etc. Tels sunt les signes
(pii doivent être surtout recherchés.
Mais l'urine, il faut se le rappeler, a aussi ses anomalies
dans la maladie de Bright. L'albumine, par exemple, peut
faire défaut à des instants donnés. Le microscope devient
alors d'mi utile emploi pour décéler la présence des cylin-
dres.
En dehors de la maladie de Bright, l'examen de l'urine
a encore une grande valeur par les renseignements
qu'elle peut fournir. La constatation de la densité, par
exemple, est significative en quelques cas. C'est un point
sur lequel M. Aran a insisté avec raison.
Tels sont les principaux éléments qui peuvent concourir
au diagnostic de l'urémie. Recherchons maintenant quelles
maladies peuvent la simuler dans ses diverses formes
— 91 —
I. — Un état inoi bide se rapproche de l'urémie à forme
apoplectique, c'est Vapoplexie même, laquelle résulte le
plus souvent de l'hémorrhagie cérébrale. Or, ici des
signes caractéristiques séparent ces deux étals morbides.
On observe en effet dans l'hémorrhagie cérébrale •
r En premier lieu , l'existence de phénomènes de
paralysie, et surtout l'hémiplégie caractéristique;
2" Le sterlor, très différent du sifflement habituel de
Turémie ;
3° La lenteur et la durcie du pouls.
Au contraire, la paralysie fait défaut dans le coma
urémiquc; — le stertor est remplacé, en général, par un
sifflement particulier, mais ce signe, je crois, est bien loin
d'avoir la valeur que quelques auteurs lui accordent; —
le pouls n'a pas la dureté et la plénitude que l'on re-
marque dans l'hémorrhagie cérébrale. Enfin, on trouve
de plus, en général, les urines albumineuses, les hydro-
pisies, etc.
L'absence des mêmes signes (albuminurie, œdème, etc.)
distinguera de même de l'urémie, la congestion apoplec-
tiforme, l'hémorrhagie méningée, etc., sans que j'aie be-
soin d'insister davantage sur ce sujet.
Ces mêmes caractères différencient encore l'apoplexie
séreuse. Toutefois, cet état morbide coexistant souvent
avec l'albuminurie et l'oedème et de plus n'ayant pas
de signes qui lui soient propres, le diagnostic différentiel
devient dans ces cas d'une difficulté excessive, et même
d'une impossibilité absolue.
m. — La forme convulsive de l'urémie présente des
— 92 —
symptômes que l'on retrouve dans une foule d'états mor-
bides très différents.
Ij épilepsie doit être citée ici en première ligne.
Les convulsions de l'épilepsie sont tellement analogues
à celles de l'urémie (exemple : éclampsie puerpérale) qu'il
est impossible de les en distinguer (1). C'est donc à d'au-
tres signes différentiels ([u'il faut avoir recours. Or, on a
pour reconnaître l'épilepsie: 1° la connaissance des anté-
cédents : attaques habituelles, se produisant à des inter-
valles éloignés de plusieurs jours, de plusieurs semaines;
chronicité ôe la maladie; 2° attaques isolées; il est rare
que plusieurs attaques se produisent le même jour, si ce
n'est dans ce qu'on appelle l'état de mal ; 3° retour de l'in-
telligence après les attaques un peu espacées; li" retour
à la santé après l'accès; 5" enfin , absence d'albumi-
nurie (2).
A ces phénomènes classiques et très suffisants dans la
majorité des cas, le professeur Braun ajoute celui-ci qui
a besoin, je pense, d'être confirmé : « Dans l'attaque
d'épilepsie simple, l'attouchement du globe oculaire y
occasionne des mouvements, et si pendant l'accès on jette
de l'eau froide sur la face, il y a tressaillement de tout le
corps. Ce phénomène fait absolument défaut dans
l'éclampsie urémique. »
(1) Un professeur agrégé de cette école, le docteur Tarnier, a appelé l'atten-
tion dans ces derniers temps sur ce fait que l'accès éclaniptique de l'état puer-
péral ne commence jamais ou presque jamais |iar le cri inilial de la crise épi-
leptique. C'estlà un détail curieux, qui demande cependant encore à être vérifié.
(2) Voyez la thèse intéressante du docteur Sailly sur ce sujet : Y a-t-il al-
buminurie dans l'épilepsie? (Thèse de Paris, 18G1.)
— 93 —
Le tableau suivant mettra en relief ces diflérences :
ÉHLEPSIE.
1 Maladie habituelle, chronique.
2 Accès isolés, si ce n'est dans l'étal de
mal.
3 Retour de l'intelligence après l'accès
isolé.
à Retour à la santé après l'accès.
5 Pas d'albuminurie.
6 Pas d'hydropisie.
URÉMIE.
1 Maladie non habituelle.
2 Accès répétés plusieurs jours de
suite ; quelquefois un grand nom-
bre d'accès dans la même journée,
.3 Perte de l'intelligence plus fréquente
parce que les accès se répètent.
4 Symptômes morbides antérieurs et
postérieurs à l'accès.
5 Albuminurie (en cas de mal. de
Bright).
6 Hydropisie (en cas de mal. de Bright) .
Un cas plus embarrassant toutefois peut se présenter,
c'est celui, par exemple, d'un sujet épileptiquequi vient à
être pris de convulsions tenant à l'urémie. Supposons, le
cas est rare, une femme épileptique qui est prise d'é-
clampsie puerpérale. Quelles sont dans ce cas les res-
sources diagnostiques?
Deux ordres de considérations peuvent encore indiquer
la nature de la maladie. En premier lieu, la fréquence,
la répétition des accès dans un court espace de temps
seront une présomption en faveur de l'éclampsie, quoique
à la rigueur l'épilepsie puisse se présenter sous cette
forme. En second lieu et surtout, le diagnostic se fera par
la coïncidence des hydropisies et l'examen des urines.
Un cas de cette nature m'a été communiqué par le
docteur Tarnier. Je ne puis résister au désir de le citer
ici, car il contient plusieurs faits très intéressants. C'est
d'abord la coïncidence de l'éclampsie avec l'épilepsie,
c'est ensuite l'absence d'albumine dans l'urine (constatée
par la chaleur seule, il est vrai) chez une femme dont les
reins présentaient des lésions de Bright tellement avan-
— O/i —
cées que M. Robin disait en avoir rarement observé de
semblables.
Voici le résumé de ce ftiil.
La nommée Bouclier, âgée de dix-neuf ans, est apportée à la
Clinique le 6 juillet 1862, à neuf heures du matin. Cette fille
est idiote. Elle est de plus épileptique. Depuis son enfance,
environ cinquante accès d'épilepsie. Bien menstruée habituel-
lement, elle avait eu ses règles pour la dernière fois le 5 octobre
1861, et à la suite d'un seul rapprochement sexuel (le 20 oc-
tobre), elle était devenue enceinte.
Depuis quelque temps, sa mère avait remai'qué de l'enflure aux
jamhesetde la bouffissure de la face. — Le 6 juillet à cinq heures
du matin, elle avait été prise d'un premier accès d'éclampsie
suivi de six autres accès très rapprochés^ et à neuf heures du matin
elle arrivait à la Clinique dans un coma profond, la face bouffie,
avec un œdème très marqué des extrémités supérieures et infé-
rieures.
Par le toucher vaginal on trouvait le col effacé avec un orifice
encore un peu épais, et malgré l'élévation de la partie, on re -
connaissait une présentation du sommet. On entendait les bat-
tements du cœur de l'enfant; l'utérus se contractait de temps
en temps. Quelques inhalations de chloroforme furent aussitôt
administrées, mais des accès éclamptiques de deux à trois minutes
se répétèrent néanmoins à de courts intervalles. A une heure
de l'après-midi, face très congestionnée, de couleur violette (six
sangues derrière chaque oreille) ; calomel et jalap aa. 60 centi-
grammes en six paquets à prendre d'heure en heure).
Quatre heures. — Accès aussi fréquents et aussi intenses que
dans la matinée. Congestion céphalique considérable. Saignée de
kOO grammes. Orifice dilaté comme une pièce de cinq francs,
laissant facilement passer le doigt ; la poche des eaux était
intacte ; on n'entendait plus les battements du cœur du fœtus.
Rupture de la poche des eaux avec le perforateur; issue du
liquide amniotique entraînant une grande quantité de méco-
nium peu dilué. Lavement salé.
Cinq heures. — Le travail n'a pas avancé; l'"état général est
amélioré, la respiration plus facile, la face moins congestionnée.
— 95 —
Huit heures. — Dilatation complète de l'orifice, la tête appuie
sur le périnée ; application du forceps; délivrance normale.
Dix heures cinq minutes. — Dernier accès éclamptiquc ; c'était
Je quatorzième depuis l'entrée, le vingt et unième depuis le
matin.
Mort à onze heures du soir. — Les urines examinées à dcvx re-
prises différentes par la chaleur n'avaient fmrui aucun précipité.
A l'autopsie, on trouva les deux reins petits, profondément
altérés, infiltrés de dépôts de matière blanchâtre, jaunâtre par
places. M. Robin, à l'examen duquel ces organes furent soumis,
déclara n'avoir jamais vu de lésion de néphrite albumineuse
aussi complète chez une femme morte d'éclampsie.
Uéclampsie essentielle rappelle aussi les convulsions de
l'iiréinie. T.es considéralions siiivanles mettront sur la
voie du diagnostic : l** Considération de l'âge; T notion
des antécédents et des causes (dentition, indigestion, vers
inlestinaiix, etc.); o" phénomènes concomitants (fièvre,
diarrhée, etc.) ; h" absence d'œilèmc, absence d'albu-
mine dans les urines, etc. Je n'insiste pas sur ce sujet.
Des attaques hxfstériqnes survenant dans la période
puerpérale ou dans le cours d'une affection qui s'accom-
pagne soit d'oedème, soit d'albuminurie, pourront être
prises pour le début de l'affection urémique. Je me rap-
pelle pour ma part un cas de ce genre.
Mais l'hystérie est une maladie habituelle, chronique,
sur laquelle la notion des antécédents éclaire le médecin.
Elle a ses traits spéciaux; elle imprime à la malade dans
tout son être une physionomie paiticulière que je n'ai
pas à retracer ici. Les convulsions de l'hystérie diffèrent
aussi de l'urémie. « Les membres se fléchissent fortement
pour se tordre ensuite avec violence ; il y a une tendance
continuelle au déplacement, et la malade se jetterait hors
— 96 —
de son lit si elle n'était maintenue par des bras vigou-
reux (I). ') Il y a une agitation générale, des bondissements
de tout le corps ; il y a encore un sentiment de strangu-
lation , etc., tous signes qu'on ne retrouve pas dans
iéclampsie urémique. — Pendant l'accès, la vie psy-
chique n'est jamais altérée au point d'entraîner la perte
complète du sentiment et de la perception. — L'accès
enfin n'est pas suivi de coma.
Une tbule d'empoisonnements peuvent simuler quel-
(jues-uns des phénomènes de l'urémie. Les accidents
urémiques, en effet, sont quelquefois tellement soudains
(ju'ils se rapprochent à ce point de vue des effets produits
par les toxiques. On se rappelle à ce sujet le cas si cu-
rieux cité par John Moore, et que j'ai relaté précé-
demment.
Je n'imiterai pas ici le professeur Braun, qui passe
en revue une très longue série d'empoisonnements pour
les comparer à l'urémie (2). Si les effets produits par
les toxiques ressemblent à quelques-uns des accidents de
l'urémie, en revanche ils en diffèrent à tant de titres
qu'un parallèle étendu me semble inutile.
Je rapprocherai toutefois de l'urémie les empoison-
nements par le plomb et les narcotiques.
Dans Vencéplialopathie saturnine, nous retrouvons plu-
sieurs des caractères de l'urémie : convulsions, coma, dé-
lire, quelquefois début subit (?>], ou bien comme pro-
(1) Cazeaux.
(2) V. Mémoire cité, p.
(3) M. Grisolle relate, par exemple, le cas de deux cérusiers qui, sortant à
peine de prendre leur repas, tombèrent foudroyés au milieu de leur travail
cl présentèrent, l'un des accès d'épilepsie, l'autre un affaissement comateux.
ilromes : céphalalgie, somnolence, hébétude, parfois
aussi amaurose. Ces divers symptômes pourraient certes
donner le change. — Le problème se présente ici sous deux
formes ti'ès différentes comme difficulté. Ou bien le mé-
decin a notion des antécédents du malade, travail spé-
cial, coliques antérieures, paralysiescaractéristiques, etc. ,
et alors le diagnostic est tout fait. Ou bien cette notion
fait défaut, et le cas peut être embarrassant. Les com-
mémoratifs dominent donc ici le problème.
Voici, toutefois, quels seraient en pareil cas les éléments
diagnostiques : existence du liséré caracléristi([ue des
gencives; — teinte de la peau; — lenteur et dureté du
pouls (Braun); — absence d'albumine dans les urines;
absence des hydropisies, si ce n'est dans le cas de cachexie
avancée.
Dans Y empoisonnement par Vopium, la nature des vomis-
sements, l'état de la bouche, le resserrement de la pupille,
le stertor habituel, lessueurs, l'éruption, le prurit, seraient
les principaux éléments de diagnostic difïérentiel.
Le coma alcoolique se différencie de même par l'odeur
de l'haleine, la turgescence violacée de la face, la largeur
du pouls, etc.
Je ne signalerai plus qu'une seule maladie qui, par sa
marche insidieuse, par ses prodromes souvent bizarres,
par ses phénomènes nerveux multiples et variables, peut
parfois arrêter le diagnostic, ou même, comme je l'ai vu
dans un cas, devenir la cause d'une erreur. Je veux par-
ler de la méningite tuberculeuse.
Quels seraient ici les signes différentiels?
La méningite tuberculeuse a un début lent, graduel.
VOURNIER. 13
— 98 —
Si l'on y observe, comme dans l'urémie, du mai de tête,
des vomissements, des troubles des sens et notamment de
la vue (1), eu revanche elle a souvent dans ses prodromes
(luelque chose de spécial : irritabilité ou affectuosité inso-
lite, modifications diverses de caractère. — L'urémie,
au contraire, a tendance à débuter d'une façon brusque;
même quand elle a des prodromes, ses premières mani-
festations se produisent souvent d'une façon inattendue
et subite.
Les convulsions de l;i méningite tuberculeuse sont le
plus souvent partielles, ou quand il existe des convulsions
générales, il s'y joint presque toujours d'autres mouve-
ments convulsifs limités. Le propre, au contraire, de
l'urémie, c'est de procéder par des crises d'éclampsie,
par des convulsions généralisées.
Dans la première, cris hydrenccphaliques, pupilles
ordinairement dilatées; dans la seconde, absence de ces
cris, pupilles normales, paresseuses.
Avec l'une, à une époque un peu avancée, paralysies
diverses, paralysie de la paupière, strabisme, etc. — Rien
de semblable dans l'urémie.
Le pouls est aussi très différent dans les deux affections.
11 peut bien être lent dans l'urémie, et présenter quelques
i régularités (cela est assez rare), mais il n'affecte jamais
le caractère du pouls de la méningite qui, dès la seconde
période, devient remarquablement ralenti et d'une irré-
gularité significative, pour s'accélérer ensuite à une
épo(pie voisine de la mort.
La marche est également différente : lentement pro-
gressive dans la méningite ; suraiguë ou intermittente en
général dans l'urémie.
(1) Voy. sur ce sujet la clinique de M. le professeur Trousseau.
Je pourrais étendre davantage ce parallèle elconî parer,
comme l'ont fait beaucoup d'auteurs, une foule d'autres
états morbides avecl'urémie. Je m'en abstiendrai. En dé-
membrant une maladie, en considérant isolément chacun
de ses symptômes, on peut à loisir étendre à l'infini un
chapitre de diagnostic ditTérentiel. Je condamne cette
méthode et ne la suivrai pas ici. Je crois, en effet, que
les types pathologiques sont surtout significatifs par leur
ensemble, par le groupement des symptômes qui les con-
stituent, et c'est à ce titre que l'urémie me paraît devoir
surtout se distinguer des différents états morbides avec
lesquels elle affecte quelque ressemblance.
XII
PRONOSTIC.
Résultat commun de lésions diverses, l'urémie offre
des dangers qui varient avec la nature de ses causes.
S'est-elle produite, par exemple à la suite d'une hydro-
néphrose double, qui a eu pour effet de désorganiser les
reins, elle est évidemment fatale. Il est clair qu'en effet
dans ces conditions la fonction urinaire est à jamais per-
due. De même pour les cas où l'urémie est la conséquence
d'une dégénérescence brightique très avancée.
Qu'au contraire elle soit développée par un état aigu
et susceptible de régression, le danger est évidemment
bien moindre. La lésion peut se réparer, le rein revenir
à l'état normal et le malade guérir avec le retour de la
fonction urinaire.
La gravité du pronostic n'est pas seulement subordon-
_ 100 —
née à la nature des lésions. Elle varie encore suivant
d'autres conditions et par exemple :
1° D'après k forme des accidents. J'ai montré précé-
demment que, loutes choses égales d'ailleurs, les convul-
sions sont d'un pronostic moins grave que le coma. J'ai
déjà tracé ce parallèle d'une façon suffisante pour qu'il
ne soit pas nécessaire d'y revenir ici.
2° D'après le caractère chronique ou aigu des accidents.
Défiez-vous de la forme lente; c'est la plus perfide; c'est
aussi la plus dangereuse. La forme aiguë est plus effrayante
dans ses allures, et cependant elle pardonne bien plus
souvent.
3" D'après les conditions où se développe l'urémie. Il
n'y a pas de parallèle par exemple à établir entre l'éclamp-
sie scarlatineuse et l'éclainpsie puerpérale. Dans la pre-
mière la guérison s'obtient pour la grande majorité des
cas; 3 morts sur 13 (Rilliet et Barthez). Bien plus grave
est la seconde qui ne pardonne guère qu'une fois sur trois.
h" Enfin l'intensité même des phénomènes doit être
prise en sérieuse considération, bien qu'elle ne soit pas
toujours la mesure du danger. Un coma profond, absolu,
établi d'emblée ou rapidement, est un mauvais signe.
La diminution très notable ou la suppression complète
de l'urine est encore d'un augure grave, etc.
xm
TRAITEMENT.
L'urémie, je le répète encore, n'étant jamais qu'une
conséquence, le premier devoir du médecin est de s'at-
tacher à combattre les causes qui peuvent la produire.
— 101 —
Ces causes sont multiples comme on l'a vu précédem-
ment; les indications thérapeutiques qui en dérivent sont
donc également nombreuses et variées; je n'ai pas à en
parler ici. Quelles que soient du reste les lésions primi-
tives, le résultat à craindre, toujours identique, c'est
l'urémie, l'urémie dérivant d'un trouble grave de la
fonction rénale.
Prévenir l'urémie, la traiter quand elle exisle, tel est le
double but auquel doit tendre notre art.
Quelles ressources d'abord nous ofîre le traitement
préventif?
C'est un fait d'expérience physiologique que dans les
cas où la fonction rénale tend à devenir insuffisante, l'in-
testin peut la suppléer dans une certaine mesure et pour
un temps; j'aurai du reste à revenir sur ce fait dans le
courant de cette thèse. De plus, l'urée s'élimine aussi par
la peau. C'est encore là une notion que nous fournit la
physiologie.
De là pour nous l'indication rationnelle de favoriser ou
d'aider ces excrétions supplémentaires, à la fois sur l'in-
testin et sur la peau.
1" Sur r intestin. — Si l'économie paraît faire effort
d'elle-même pour se débarrasser en quelque sorte du
poison morbide par des évacuations gastro-intestinales,
(diarrhée, vomissements), il convient, je pense, de res-
pecter cette élimination spontanée.
Au contraire, si cette élimination ne se fait pas, peut-on
la provoquer?
Beaucoup de médecins s'efforcent d'amener, à l'aide
de purgatifs, des évacuations intestinales abondantes,
et les faits ne manquent pas dans la science pour mon-
trer que cette médication n'est pas sans valeur. Res-
— 102 —
ferait à savoir, au point de vue doctrinal, si les purgatifs
agissent réellement comme le suppose la théorie, c'est-
à-dire en éliminant l'excès d'urée contenue dans le sang.
Le choix du purgatif n'est pas, je pense, indifférent ,
ici. 11 convient d'éviter les drasti(pies violents dans le
cours d'im état morbide où la muqueuse intestinale est
disposée à s'ulcérer. Les purgatifs légers me paraissent :
il ce titre d'un emploi plus rationnel.
"i" Sur la peau. — De même, il convient d'assurer la
liberté d'action éliminatrice de la peau (vêtements de
laine, bains, exercice^ etc.). M. Richard.son insiste beau-
coup sur l'utilité des ablutions tièdes ou froides (1). Les
bains de vapeur, conseillés par les uns, ont été vivement
attaqués par d'autres médecins (2) dans ces derniers
temps.
Ces deux indications, unies à celles qui ressortent de
l'état général, sont les principales que le médecin ait à
remplir; mais l'efficacité des moyens dont il dispose est
plus souvent en disproportion avec le trouble morbide.
L'urémie se déclare: que reste-t-il alors à faire?
Et d'abord, est-il besoin de dire qu'il n'existe pas de
traitement spécifique de l'urémie? Nous ignorons quel est
le poison morbide, et nous ne connaissons pas davantage
les moyens de le combattre. Dominé par une vue théo-
ri([ue, Frerichs avait cru trouver dans les acides, notam-
ment dans les acides chlorhydrique et benzoïque, l'anti-
dote de l'infection ammoniacale du sang. D'autres ont
attribué les effets heureux du chloroforme dans l'urémie
^1) On urœmic coma.
(2) Marchai (de Caivi), Moniteur des hôpitauT, 1855.
— 103 —
à une aclion de ce genre. Ce ne sont là que des hypo-
thèses chimiijues que rien ne justifie.
Quant à l'idée de débarrasser le sang du poison par
des saignées répétées et copieuses, je pense qu'il suffit de
la citer sans la combattre.
En l'absence d'un agent spécifique, les ressources dont
le médecin dispose sont restreintes; cependant l'art n'est
pas désarmé; en certains cas, il peut intervenir utile-
meul, et dans ces dernières années, il s'est môme enrichi
d'un agent précieux, le chloroforme.
Divers sont les symptômes de la maladie, diverses
aussi sont les indications à remplir.
I. — Dans une première forme, les convulsions domi-
nent (soit comme exemple l'éclampsie puerpérale). Que
faire ?
Deux moyens sont ici très vantés, la soignée et le chlo-
roforme.
La saignée a joui d'une faveur considérable et compte
de nombreux succès. Elle répond en effet à une indication
fréquente, modérer les congestions parfois énormes (|ui
se font vers le cerveau. C'est à ce môme titre que les
émissions sanguines locales peuvent aussi être avanta-
geuses. Mais on ne saurait plus faire aujourd'hui de la
saignée une médication absolue. D'une part, en effet, la
thérapeutique dispose d'un agent qui n'a ni dans le pré-
sent, ni dans l'avenir du malade, les mêmes inconvénients ;
et d'autre part, l'anatomie pathologique démontre de
plus en plus que la congestion, loin d'être un phéno-
mène nécessairement lié à l'éclampsie, cède souvent le
pas comme fréquence à un état anémi([ue du cerveau des
plus manifestes.
— 104 —
La saignée répond donc à des indications spéciales
(pléthore, congestion) en dehors desquelles elle perd son
heureuse influence.
Le chloroforme compte de nombreux succès. C'est à
coup sûr aujourd'hui l'agent le plus employé contre les
convulsions, et le plus sûr. Il modère, il abrège les phé-
nomènes convulsifs; il calme surtout ces spasmes, ces
contractions si redoutables des muscles du cou, qui, com-
primant les jugulaires, concourent à congestionner l'encé-
phale.
Dans l'éclampsie puerpérale, les résultats qu'il a
fournis sont très brillants (t).
Après ces deux médications principales, mention-
nons encore la compression carotidienne, les affusions
froides, les antispasmodiques et les calmants divers, etc.
Chacun de ces différents agents, on le conçoit, a ses
indications spéciales que je ne puis préciser.
IL — I^e coma réclame un traitement différent, selon
qu'il est l'expression d'un état d'anémie, de dépression,
ou bien qu'au contraire il se relie à une congestion
manifeste de l'encéphale.
Ces différences reconnues, que fait le médecin? Rien
autre que le traitement des symptômes et des indications
actuelles; rien de spécial que j'aie à mentionner.
IIL — Le délire est un symptôme moins prochaine-
ment grave que les convulsions ou le coma. Il réclame
donc en général une thérapeutique moins immédiate-
ment énergique. (Contre lui du reste peu de moyens effi-
(1) Voy. Braun, Wieger, etc
— 105 —
caces, si ce n'est toutefois les affusions froides, qui, eu
certains cas, ont obtenu des succès réels et fort remar-
quables.
Enfin, un dernier mot à propos des symptômes gastro-
intestinaux de l'urémie. J'ai dit précédemment qu'il y
avait le plus souvent avanlage à respecter ce qui pouvait
être une évacuation supplémentaire. Cela n'est pas une
règle absolue. Si par leur intensité ces évacuations deve-
naient une cause d'épuisement, le rôle du médecin serait
de les modérer.
En résumé, on voit qu'à l'exception de la forme con-
vulsive, dans laquelle le chloroforme rend parfois d'in-
contestables services, les l'essources de la thérapeutique
sont très limitées. On comprend donc que cette insutfi-
sance ail conduit quelques médecins à n'opposer aux ac-
cidents de l'urémie que l'expectation simple. Peut-être
cette méthode donnerait-elle ici des résultats non moins
favorables que dans une autre espèce d'intoxication, l'eii-
céphalopathie saturnine où, comme on le sait, elle a été
autrefois mise en pratique avec un succès relatif par M. le
professeur Rayer. Mais la question est encore trop neuve,
les observations sont trop peu nombreuses et trop incom-
plètes pour que la valeur parallèle des diverses médica-
tions puisse être définitivement établie.
FOURNIER.
14
PARTIE DOCTRINALE.
1
Exposé rapide des principaleo doctrines. — Doctrine anatomique. — Doctrine
humorale : Wilson, Frericlis.
C'est le propre de l'esprit humain, mifait étant décou-
vert, de remonter à la cause, d'en rechercher l'origine,
le pourquoi. Aussi de tout temps dans la question qui
nous occupe, la théorie a-t-elle marché presque de pair
avec la clinique. A peine eut-on observé les accidents
auxquels pouvait donner lieu le trouble des fonctions
urinaires, que l'on se demanda quelle pouvait en être la
cause, et alors surgirent les théories.
Voici quel était le problème à résoudre. Une série
d'accidents de nature diverse, consistant surtout en des
symptômes cérébraux graves, avaient été observés dans
le cours de la maladie de Bright; quelle en était l'ori-
gine?
Les deux doctrines opposées qui régnent encore aujour-
d'hui dans la sciei ce et qui, de part et d'autre, s'appuient
sur les autorités les plus imposantes, ne tardèrent pas à
surgir. L'une rapporlaità des lésions des centres nerveux,
les accidents cérébraux; l'autre les faisait dériver d'une
altération plus générale, d'une altération du sang.
f-a première doctrine s'appuyait sur des faits bien
constatés d'anatomie pathologique. La seconde, qui exista
— 107 —
longtemps à l'étiit d'hypothèse vague, prit ses titres scien-
tiBques avec la découverte de Bostock, lequel, analysant
le sang de malades albuminuriques, reconnut en plusieurs
cas, « une substance jouissant de propriétés particulières
et paraissant se raj)procher beaucoup de celles de l'urée » .
L'urée en réalité était décou verte, etChristison, en 18'29 ( I ),
confirmait ce fait d'une fiiçon péremptoire. Ce résultat
était gros de conséquences. Il allait devenir l'origine de
théories nombreuses; c'était la pierre d'assise de la doctrine
de l'urémie.
Quelques années, en effet, n'étaient pas écoulées qu'une
grande théorie se formulait, théorie qui, à proprement
parler, mériterait seule le nom iV urémie.
Il y a dans le sang, dit Wilson, une altération double :
diminution d'albumine et présence d'urée; c'est cette
altération qui est la cause des troubles nerveux. Elle seule
peut les expliquer, car il existe des cas nombreux où
l'absence de toute lésion est évidente, — Et à l'appui de
son idée, Wilson rapportait sept cas de maladies des reins
dans lesquels, malgré les accidents cérébraux, on ne
trouva aucune altération de l'encéphale à l'autopsie. Pour
lui donc, c'est l'altération du sang qui domine tout. Quant
à la préciser exactement, il ne l'ose encore, et reconnaît
que la question d'analyse demande des investigations
nouvelles.
Ce fut là une révélation. Enfin, on tenait, avec les tra-
vaux de Bostock, de Christison, de Wilson, on tenait,
dis-je, une cause rationnelle àlai[uelle on pouvait rappor-
ter les accidents nerveux que n'expliquait pas l'autopsie.
Quoique assise sur des bases encore peu solides au point
de vue de l'analyse chimique, cette théorie satisfaisait
(1) The Edinhurgh med. and swg. Journal, octobre 18'20.
— 108 —
l'esprit. Il y avaiten soiiiine une altération du sang, c'était
la chose importante.
Aussi ces idées firent-elles fortune, moins en France
toutefois qu'à l'étranger. Parmi nous, on restait sur la
défensive contre l'invasion de cette doctrine humorale.
Le médecin français qui devait le premier recevoir
l'impulsion nouvelle pour la rendre plus puissante et plus
féconde, ce fut M. Rayer. Appelé à être jugé par lui, je
laisserai à une autre plume le soin de dire quel fut ici son
rôle.
« Le premier en France, dit M. Tessierdans sa remar-
([uable thèse, un pathologisie éminent marcha dans la
voie féconde où les médecins étrangers avaient fait entrer
la question. M. Rayer, dans son beau Traité des maladies
des reins, avait compris que le scalpel n'était pas le seul
moyen d'investigation. Il fit accueil aux travaux chimiques
de Rostock, Christison, Gregory... Il admit la possibilité
de la production des accidents cérébraux par suite des
changements que les maladies des reins amènent dans la
composition du sang... Parlant de la décomposition de
l'urée en carbonate d'ammoniaque dans la vessie, il écri-
vit, en 1 830 : « Il est possible, mais ce n'est encore au-
jourd'hui qu'un sujet de recherches, que l'urée se dé-
compose dans d'autres conditions morbides (1).» Cette
pensée ne devait pas être recueillie par un Français. Elle
se réalisa on Allemagne dans l'ingénieuse doctrine de
Frerichs. »
Cependant la présence de l'urée dans le sang était con-
(irmée par une foule de recherches que je ne puis men-
(1) Tome I, page 85.
tioniier. Des travaux importants montraient ([uo, Vm'éo
s'accumule dans le sang alors qu'elle ne peut plus être
évacuée par le rein (Prévost et Dumas, Ségalas, Mitscher-
lich, Gmelin et Tiedeniann, etc.). Nyslen, dans des cas
d'isclîurie, signalait l'urée dans la matière des vomisse-
ments et dans la sérosité de quelques hydropiques, etc.
Les faits en un mot s'accumulaient en faveur de la nou-
velle doctrine, et desadhésions importantes augmentaient
de jour en jour le nombre de ses partisans. Pour ne
citer que les principaux, c'était Healon, (valeb Rose, Rose
Cormack (l i; c'était encore Samuel Wilks, Tripe (-2),
Christensen, etc.
Mais déjà avait surgi avec Frericlis (o) une doctrine
nouvelle (1851). Dérivant de la pn'îcédente, elle venait,
tout en la combattant, lui prêter appui contre la doctrine
de l'anatomisme pur. (^ela du reste s'expliquera naturel-
lement par l'exposé qui va suivre.
Oui, dit Frerichs, c'est bien l'urée qui est la cause
originelle des accidents en s'accumulant dans le liquide
nourricier. Mais cette urée, en tant qu'urée, est innocente;
elle n'est pas un poison par elle-même. Il faut autre
chose pour qu'elle devienne un poison. 11 faut qu'elle se
modifie. A un instant donné, cette urée se transforme
dans le sang en carbonate d'ammoniaque, et c'est ce der-
nier agent qui devient toxique. Et la preuve, ajoutait-il,
c'est que l'injection du carbonate d'ammoniaque dans le
sang des animaux produit un ensemble de symptômes
(t) London médical Gazelle, t8/i4.
(2) Gazette hebdomadaire, bU.
(3) Die Briglusche NierenkrankheU und deren behaudlung (i851).
semblables à ceux de l'urémie; c'est surtout que l'on
rencontre ce carbonate d'ammoniaque dans le sang des
malades, et non-seulement dans le sang, mais encore
dans les vomissements, dans l'estomac après la mort, et
jusque dans l'air de l'expiration.
Celle doctrine, on le voit facilement, est différente
de celle de Wilson. Ce n'est plus l'urée qui constitue
ici le poison; l'urée n'est en quelque sorte que le germe
du principe morbide, lequel n'agira qu'avec le concours
d'un autre agent. Â proprement parler donc, ce serait la
théorie de Wilson qui seule devrait porterie nom d'uré-
mie. (Cependant une acception plus générale a prévalu,
et dans le langage médical on comprend sous le nom
d'urémie l'une et l'autre de ces doctrines, la seconde
n'éianten quelque sorte qu'une modification, un embran-
chement de la première.
On le conçoit de reste, la théorie de Frerichs, qui eut
un retentissement énorme, devait trouver à la fois et
des partisans enthousiastes et des opposants décidés. C'est
ce qui eut lieu : la lutte ne tarda pas à s'engager, lutte
qui compte déjà plus de douze ans de date, et qui se con-
tinue encore aujourd'hui, sans être certes voisine de son
terme.
Des nombreux travaux qui ont surgi depuis l'époque de
la publication du livre de Frerichs jusqu'à ce jour, la
plupart, au moins les plus importants, trouveront place
dans la discussion doctrinale qui va suivre. Tl est donc
inutile de les mentionner dès ce moment (1;.
(1) On pourra, Ju reste, suivre l'ordre clironolog;ique de ces travaux dans
rindex bibliograpliique annexé à cette thèse.
— 111 —
II
DOCTRINE ANATOMlQUli OU DOCTRlNli DES LÉSIONS. COMMENT
ELLE EST LNSUFFISANTE A EXPLIQUER TOUS LES CAS.
DISCUSSION.
Je viens d'exposer d'une façon rapide les principales
doctrines par lesquelles on a tente d'expliquer les acci-
dentsdo l'urémie. Je néglige à dessein pour l'instant quel-
ques théories secondaires ou dérivant des précédentes.
Comme on a pu le voir, la question principale sur
laquelle porte le débat est la suivante : les accidents de
l'urémie peuvent-ils s'expliquer par des lésions ou bien par
une altération humorale? C'est là le point capital sur lequel
doit rouler la discussion.
Eh bien, que penser de ces deux doctrines?
Oui, certes, dans un certain nombre de cas, on rencon-
tre des lésions à l'autopsie des sujets qui ont succombé
aux accidents de l'urémie. Rt dans ce cas on est autorisé,
jusqu'à un certain point toutefois, à rapporter à ces lésions
les accidents et la mort.
Mais, ainsi que je l'ai établi précédemment dans le
chapitre de cette thèse consacré à l'anatomie pathologique,
il est des cas aussi où l'autopsie ne rend compte ni des
accidents ni de la mort. On trouve le cerveau sain ; on
trouve tous les organes dans un état d'intégrité absolue.
Cela est si vrai que les auteurs qui ont le plus de tendance
à se faire les défenseurs des lésions ont été forcés de
reconnaître l'inconstance des résultats nécroscopiques, et
— 112 —
ont reculé devant une conclusion absolue. Prenons pour
exemple Tencéphalopatliie scarlatineuse et voyons ce
qu'en disent MM. Rilliet et Barthez :
« Les accidents de Fencéphalopathie scarlatineuse ne
peuvent être rapportés ni à une névrose, ni à une phlegma-
sie...» La nature des symptômes et leur marche indiquent,
comme cause oi'ganique, la présence d'ini élément plus
fixe qu'une névrose ou une congestion, mais moins fixe
qu'une phlegmasie. L'hydropisie est sans contredit l'alté-
ration qui correspond le mieux à ces conditions (1).» Mais
comme ces savants auteurs n'ignorent pas qu'il existe
des cas dans la science où l'on n'a trouvé aucune lésion
appréciable de l'encéphale, ils reculent devant la con-
clusion que l'on attend, et ils ajoutent : « Nous devons
reconnaître à ce groupe d'accidents morbides deux causes
prochaines, Vhydrocéplialie et ï intoxication. Ces deux
causes agissent à différents degrés, suivant l'époque de
l'albuminurie à laquelle apparaissent les symptômes céré-
braux. Si l'encéphalopalhie survient dans la première
période de l'albuminurie hydropique aiguë ou subaiguë,
nous sommes disposés à croire qu'elle coïncide avec un
épanchement séreux. Si, au contraire, elle se manifeste
à une période plus avancée de la forme chronique, et
lorsque la durée de la maladie peut faire supposer une
altération profonde des humeurs, nous pensons qu'elle est
très probablement la conséquence de \ intoxication. »
Au lieu de la scarlatine, prenons maintenant la ma-
ladie de Bright. Nous voyons de même les partisans des
lésions amenés, en dernière analyse, à reconnaître que
les lésions ne peuvent tout expliquer. C'est ainsi que le
(1) Ouvrage cité, t. HI, p. 188. — V. aussi Touvrage de MM. Hardy et
r.éhier, qui rappcrtent les ai-ridents dits urémiquts à une liydrocépliolie
aiguë.
— 115 —
tlocteur Piberet, dans son excellent travail, est conduit
de toute nécessité et malgré lui, je puis le dire, à faire la
part dans les accidents de ce qui revient aux altérations
de l'encéphale et de ce qui dépend de l'intoxication.
« Quant aux accidents, dit-il, ([ui ne s'expliquent pas pai-
une lésion des centres nerveux, nous dirons : Les divers
arguments énoncés en faveur de la théorie de Vintoxi-
cation nous paraissent être très puissants; seulement il
faut bien avouer que, jus({u';i ce jour, ce poison est
encore une inconnue. »
Je multiplierais sans profit ces citations; je n'en ajou-
terai qu'une, c'est l'opinion de M. Sée qui, dans une série
d'autopsies faites avec tout le soin et toute la sévérité que
le savant médecin apporte à sesi'ccherches, a trouvé, dans
la grande majorité des cas (il m'autorise à dire presque
toujours)^ l'absence absolue de lésions capables d'expli-
quer les accidents.
Autre remarque : lorsque, dans une autopsie de ce
genre, on trouve une lésion de Tencéphale, on ne manque
guère de la considérer comme la cause des accidents et
de la mort. Un peu d'épanchement dans les ventricules,
une légère infiltration des membranes, un certain degré
d'anémie de l'encéphale, une vacuité apparente des vais-
seaux, voilà ce qu'on trouve seulement signalé dans bon
nombre d'observations. Or, je le demande, ces lésions
rendent-elles bien compte de la mort? Y a-t-il parité
entre elles et les accidents qu'on leur attribue? Ne ren-
contre-t-on pas des désordres semblables dans un grand
nombre de cas où la série de symptômes propres à l'uré-
mie cérébrale a fait complètement défaut? Ne pourrait-
on pas aller au delà des lésions pour rechercher la cause
des accidents et de la mort? En un mot, la mort ne
FOURNIES. 15
— IMi —
pourrait-elle pas être attribuée à une intoxication en
présence même de lésions de cet ordre? — C'est une
hypothèse que j'avance , mais une hypothèse qui me
paraît basée sur une juste interprétation des faits.
En somme, et pour la question qui nous occupe actuel-
lement, que conclure de celte discussion? C'est que la
doctrine des lésions ne peut tout expliquer, c'est qu'un
certain nombre de cas, le plus grand nombre pour quel-
ques auteurs , lui échappe complètement , et alors il
faut de toute nécessité chercher ailleurs la cause des
accidents. Voyons si nous pourrons la trouver dans les
altérations du sang, et , pour cela, examinons les diffé-
rentes théories qui ont rapporté les phénomènes à une
semblable origine.
DOCTRINE DE L INTOXICATION.
I. — Théorie de Turémie (Wilson).
La première théorie que nous rencontrons sur notre
chemin, est celle qui attribue les accidents à la présence
en excès de l'urée dans le sang. Ici, c'est donc l'urée qui
constitue le poison et devient l'origine de l'état patholo-
gique.
Examinons lesarguinents principaux que cette doctrine
invoque en sa faveur et ceux qui peuvent lui être op-
posés.
Son point de départ est vrai. Elle s'appuie sur ce fait
— 115 —
chimique bien constaté aujourd'hui, la possibihté d'un
excès d'urée dans le sana;. Cela est incontestable.
Mais cet excès d'urée est-il la cause des accidents? La
théorie le prétend. Elle admet que des phénomènes sem-
blables à ceux de l'urémie spontanée peuvent résulter de
l'introduction artificielle de l'urée dans le sang des ani-
maux. Elle invoque à la fois des faits pathologiques et des
faits physiologiques. Suivons-lasur ce double terrain.
Et d'abord, l'urée ne peut-elle exister en excès dans le
sang, sans qu'il se produise des accidents d'urémie? Des
troubles graves sont-ils la conséquence nécessaire de la
surabondance de l'urée dans le torrent circulatoire? Il
n'en est rien.
Bright, Christison, 0. Rees, Frerichs, citent des cas
où une grande quantité d'urée existait dans le sang de
l'homme sans être accompagnée d'aucun des symptômes
de l'urémie. Frerichs va plus loin. Il dit que dans un cas
où il avait trouvé la plus grande quantité d'urée qu'il eût
jamais rencontrée, il n'observa aucune tendance aux
troubles urémiques.
Schottin dit de même : « L'organisme animal peut
contenir dans le sang, et circulant avec lui, une assez
grande quantité d'urée sans en souffrir d'une manière no-
table. »
De même encore Wieger : « On trouve souvent l'urée,
même en quantité notable, dans le sang d'albuminuriques
qui n'ont pas eu de convulsions, même de ceux qui ont
guéri (1). »
Il ne paraît guère d'après cela que l'urée soit un poison.
Vainement l'on objecterait à l'argument précédent que
l'intoxication dépend d'une affaire de quantité; que l'em-
(1) Wieger, Recherches critiques sur l'éclampsie urémique, p. 70.
— 116 —
jDoisonnement ne s'est pas fait parce qu'il avait trop peu
du principe toxique. — Le cas, en elTet, où Frerichs a
observé la plus grande quantité d'urée qu'il eût jamais
constatée dans 1(! sang, est précisément un de ceux où
l'intoxication ne s'est pas produite. Resterait une seule
objection possible, celle des idiosyncrasies qui permettent
à des individus d'absorber sans accident une dose d'un
poison qui tuerait tel autre infailliblement. Mais le
nombre des cas dans lesquels l'excès d'urée dans le sang
a été observé sans phénomènes toxiques, enlève vérita-
blement toute valeur à cette fin de non-recevoir.
Voici d'ailleurs d'autres faits qui démontrent encore
l'innocuité de l'urée.
L'urée a été donnée comme médicament; que produit-
elle alors? Écoutons MM. Trousseau et Pidoux. «Cette
substance s'administre, d'après MM. Ségalas et Fou-
quier, en solution dans de l'eau distillée et édulcorée,
depuis la dose de 2 à /i grammes par jour. Ses effets
généraux sont nuls (1). » Le professeur Mauthner, qui a
employé l'urée dans l'hydropisie scarlatineuse ne lui a
reconnu qu'un etfet diurétique.
M. Gallois (2) a fait absorber à un lapin, trois jours de
suite, 5 grammes d'urée. Cette substance s'élimina en
partie par l'urine, et cela sans aucun accident.
Le même observateur a vu qu'il fallait injecter une
dose énorme d'urée dans l'estomac d'un lapin, jusqu'à
20 grammes, en une seule fois, pour obtenir un effet
toxique. C'est dire, comme le fait remarquer M. Claude
Bernard, que l'ingestion de l'urée est innocente (3).
(1) Trailé de Ihêrapeulique, t. II, édition, p. 559.
(2) Gallois, Ebsai physiologique sur l'urce elles urates, thèse de Paris, 1857.
(3) Leçons sur les proptiélés physiologiques et les altérations pathologiques
des liquides de l'organisme.
— 117 —
On a (lit encore qne l'injection d'urée dans le sang pro-
duisait des phénomènes cérébraux analogues à ceux de
l'urémie (1). Mais à cela j'opposerai la grande autorité
de M. Cl. Bernard. « M. Gallois, dit-il, a reproduit ici ces
expériences. Il a vu que l'injection de l'urée dans le sang
est innocente, qu'on peut en injecter beaucoup sans déter-
miner do désordres remarquables et surtout sans rien
produire de semblable aux accidents observés dans les
maladies qu'on a considérées comme dues à l'accumula-
tion de l'urée dans le sang. »
Enfin, ne l'oublions pas, et c'est par cette considéra-
tion que je terminerai, l'urée n'a pas que le rein pour
voie d'élimination. Alors même que la sécrétion urinaire
est suspendue, c'est-à-dire dans les conditions les plus
favorables à son accumulation dans le sang, l'urée peut
trouver une voie supplémentaire qui lui permette de sor-
tir de l'organisme. « L'action élective des glandes pour
l'élimination des substances, dit M. Claude Bernard, n'est
jamais que relative; une glande manquant, une autre la
supplée. C'est ce qui a lieu précisément ici. L'intestin
supplée à l'insuffisance rénale et élimine l'urée. Tant que
cette voie supplémentaire existe, l'animal néphrotomisé
reste vivace; c'est seulement quand il faiblit, quand les
sécrétions intestinales deviennent moindres, que l'urée
commence à s'accumuler dans le sang. « M. Rayer insiste
de même, dans son Traité des maladies des reins, sur
cette solidarité pathologique entre les reins et l'appareil
digestif.
(1) Voy. Hammond, Norlh American medico-chirurg. review, mardi 1858.
— L'auteur conclut d'injections faites dans les veines que l'urée est un poison.
Stannius au contraire croit à riunocuité des injections d'urée dans le sang'.
{Archiv. f. physiol. Ueilk.^W, 201.)
Petroflf a injecté de rnrée dans le sang ()S',5 et 3 gr.j sans produire
d'accident?. (Archives de Vitchovo, XXV vol., p. 9/i).
— 118 —
D'après cela, donc, à considérer même l'urée comme
un poison, ce serait un poison singulier qui chercherait sa
voie d'élimination avant de nuire.
Si je ne me trompe, les raisons que je viens de déve-
lopper militent assez vivement contre la doctrine de l'u-
rémie simple pour que je n'insiste pas davantage sur ce
sujet. Je crois avoir montré suffisamment que cette doc-
trine était impuissante à rendre compte des accidents
urémiques.
La doctrine suivante va-t-elle nous satisfaire davantage?
Examinons-la en détail.
11
DOCTRINE DE FRERICHS.
Nous connaissons déjà par ce qui précède la doctrine
de Frerichs. Elle se résume en ceci : les phénomènes de
l'urémie sont dus à ce que l'urée accumulée dans le sang
s'y transtbrmeen carbonate d'ammoniaque, sous l'intluence
d'un ferment.
Quelques détails chimiques tout d'abord sur cette
transformation.
L'urée est un corps quaternaire, c'est-à-dire renfer-
mant du carbone, de l'hydrogène, de l'azote et de
l'oxygène. Sa composition chimique est exprimée par
la formule suivante :
C'est un corps peu stable, se décomposant facilement
en carbonate d'ammoniaque. Pour que cet échange ait
— 110 —
lieu, il suffit d'un changement moléculaire et de l'addi-
tion de II équivalents d'eau, ce que montre du reste fort
bien l'équation suivante :
G^H^Az^O^ + iHO = 2(ÂzH3.HO,C02)
Urée. Carbonate d'ammoniaque.
Cette transformation de l'urée en carbonate d'ammo-
niaque s'opère parfois dans la vessie, d'où les urines sor-
tent alors fortement ammoniacales,
* Or, Frerichs suppose qu'une transformation analogue
s'opère dans le sang. L'urée en excès se décompose en
carbonate d'ammoniaque. Delà les accidents.
Cela dit, abordons maintenant l'examen de la doc-
trine de Frerichs.
Au milieu des débats nombreux auxquels a donné lieu
cette doctrine, il est difficile de ne pas laisser la discus-
sion s'égarer, si l'on n'y apporte une méthode sévère.
C'est ce que j'ai essayé de faire, et pour cela j'ai tenté de
grouper sous deux chefs les arguments divers invoqués
pour ou contre cette théorie.
Cette division me paraît naturelle. On va la juger.
Pour asseoir sa théorie, Frerichs a besoin de deux
ordres de preuves : 1" démontrer la présence du carbo-
nate d'ammoniaque dans le sang; la démontrer de même
dans les sécrétions et l'expiration; — 2" établir par des
expériences physiologiques l'analogie que présentent les
accidents de l'urémie avec les résultats fournis par l'in-
jection du carbonate d'ammoniaque dans les veines.
Tout est là. Si ces deux démonstrations sont acquises,
la doctrine est bonne. Tous les arguments doivent donc
concourir à ceci : établir ou renverser ces deux théo-
rèmes.
Le i)oiiit de départ de la théorie, c'est l'existence du
carbonate d'ammoniaque dans le sang. Frerichs donne
cela comme un fait acquis à la science. Dans tous les cas
d'urémie spontanée ou artificielle, dit-il, le sang offre une
coloration violette particulière. Dans tous les cas la chi-
mie y démontre la présence du carbonate d'ammoniaque,
et aussi ordinairement des traces d'urée non détruite. Du
i-esle, ajoute-t-il, cette quantité de carbonate d'ammo-
niaque varie beaucoup.
Fi'erichs n'est pas le seul d'ailleurs à signaler cet état
du sang. Christison, Jaksch, etc., ont observé des cas
dans lesquels le sang avait une odeur ammoniacale.
'( L'extrait alcoolique du sang, dit Christison dans une
observation, répandait une odeur urineuse, analogue à
celle de Thaleine du patient. » Or, est-ce bien le carbo-
nate d'anmioniaque qui produit cette odeur ? D'après
MM. Brett et Bird {London med. Gaz., t. XH, p. 494),
il existerait dans le sang des albuminuriques, une matière
extractive différente de l'urée, qui dégagerait une odeur
urineuse quand on la traite par l'acide nitrique (^1).
Valcalinilé prononcée du sang est signalée aussi par
plusieurs auteurs. Co serait là un bon signe, si le sang
n'était pas lui-même alcalin ; mais dans l'espèce, ce n'est
qu'une différence de degré.
Dans une observation recueillie à la clinique du profes-
seui' Oppolzer, et relative à une femme enceinte et
albuminurique, on trouve signalés les résultats suivants :
sérum plus alcalin que de coutume, légère couenne fîbri-
neuse : l'analyse démontre la présence du carbonate
d'ammoniaque en assez grande quantité; beaucoup d'urée.
Litzmann, cité par Wieger, a trouvé deux fois le car-
(I) Michel, thèse de Strasbourg:, 1««0.
bonate d'aiiinioniaque dans le sang d'enfants mort-nés de
mères affectées d'uroémie.
Braun a vu le sang d'un enfant vivant né d'une mère
éclamptique, contenir de l'urée et un sel ammoniacal.
Wieger, dans son savant mémoire, accepte comme
démontré le fait chimique de la décomposition de l'urée
dans le sang. «La possibilité de la transformation de l'urée
en carbonate d'ammoniaque dans le sein des vaisseaux, la
fréquence et le danger de cette transformation, sont des
faits acquis à la pathologie ; les objections qui ont été
faites à cette doctrine ne portent que sur l'application trop
exclusive que son auteur en a faite. »
Ces citations suffiront, je pense, pour montrer que le
fait indiqué par Frerichs doit être pris en très sérieuse
considération. Cependant des objections très graves se
sont produites.
M. Picard attaqua d'abord le procédé d'analyse dont
Frerichs s'était servi pour constater la présence d'un sel
ammoniacal dans le sang. Ce procédé consistait à ajouter
au sérum de la potasse caustique et à constater le dégage-
ment de vapeurs blanches à l'approche d'une baguette
trempée dans l'acide chlorhydi'ique (1). Or, cet acide
donne lieu à la même réaction en présence de la vapeur
d'eau.
De plus, et ceci est bien plus grave, à l'aide d'un réac-
tif très sensible, le papier d'hématoxyline (Erdmann),
M. Picard rechercha si le sang normal ne contenait pas
lie l'ammoniaque, et, dans toute une séi'ie d'expériences
soigneusement faites , sur des sujets n'offrant aucun
l'f) Thèse citée, page 2.
FOIRNIER.
16
_ 1-22 —
symptôme d'urémie, il constata « que le sang présentait
d'une façon non douteuse, la réaction caractéristiiiue de
ramnioniatjue. »
C'était là du reste ce que Dumas et Lecanu avaient si-
gnalé. M. Picard, néanmoins, n'osa conclure à la pré-
sence noraa/e de l'ammoniaque dans le sang; il réserva
la possibilité d'une décomposition des matières protéi-
ques, opérée par le réactif employé pour l'expérience
(potasse).
Depuis l'époque à laquelle M. Picard écrivait sa thèse,
des recherches nouvelles ont été faites, et aujourd'hui il
paraît démontré que l'ammoniaque existe normalement
dans le sang, M. Bernard se prononce sur ce point d'une
façon qui ne saurait laisser de doute : «En examinant le
sang sain ou malade, dit-il, on a vu que le carbonate
d'ammoniaque existe presque toujours dans le sang de
l'homme (1). »
Ces faits sont très graves. Si l'ammoniaque existe nor-
malement dans le sang, que devient la théorie de Fre-
richs 1
De celte discussion, il- résulte pour nous que Frerichs
et d'autres ont bien trouvé du carbonate d'ammoniaque
dans le sang de malades urémiques (on ne saurait nier ce
fait), mais rien ne démontre qu'ils n'aient pris pour un
principe morbide un élément normal du sang.
(I) Ce fait a été confirmé par les importantes reclierclies de Riciiardson sur
la coagulation du sang, dans un travail qui a remporté le grand prix de la
Société harvéienne de Londres. Riciiardson démontre d'une façon péremptoire
que la fibrine est tenue en dissolution par un alcali volatil, par l'ammoniaque.
Il explique même par le dégagement de l'ammoniaque la coagulation du sang
à l'air libre.
— 123 —
Un corollaire de rinfectioii ammoniacale du sang,
c'est, pour Frerichs et ses partisans, le passage de Tam-
moniaque dans les différents produits de sécrétion. L'un
de ces faits appelait l'autre, et réciprorpiemenl l'altéra-
tion des li([uides sécrétés confirmait l'intection du sang.
Ici du moins la théorie reposait sur des phénomènes
bien observés, dont l'interprétation seule était en défaut.
Il est positif, en effet, que dans un certain nombre de cas,
on a constaté, d'une façon non douteuse, la présence de
l'ammoniaque dans différents liquides organiques, liquides
stomacaux, matières alvines, liquide céphalo-rachidien.
Suit-il de là que cette ammonia([ue y ait été versée par
le sang à l'état d'ammoniaque? C'est ce qu'admettent les
partisans de la théorie de Frerichs. Or, c'est là que ré-
side l'erreur.
D'une part, en effet, rien ne démontre que l'anuno-
niaque sorte directement du sang; et d'autre part, nous
avons de très fortes présomptions pour admettre ([u'elle
n'est eu réalité qu'un produit de décomposition ultérieure
d'une autre substance, je veux dire de l'urée. Je m'ex-
plique :
Le sang est chargé d'urée. Cette substance s'élimine
par des voies diverses ; elle est versée dans l'estomac, dans
l'intestin, etc. Ne peut-il pas se faire que cette urée,
d'ailleurs si |)eu stable, subisse à ce moment une trans-
formation et se change en carbonate d'ammoniaque (I)?
Or, des faits très bien observés viennent à l'appui de cette
manière de voir. Ici encore je dois invoquer le secours
de la physiologie expérimentale et je laisserai parler
M. Cl. Bernard^
(1) On comprend que dans restomac ou l'intestin rurée puisse subir une
véritable fermentation. Mais que penser du ferment que Frerichs admet dans le
sang pour les besoins de sa théorie ?
— 12^1 —
« De l'urine ou des dissolutioiis faibles d'urée ayant éU]
introduites dans le tube intestinal de chiens vivants, nous
n'y avons plus trouvé d'urée, lorsqu'au bout de quelques
instants nous avons saci ifîé ces animaux ; elle avait (Hé
remplacée par des sels ammoniacaux.
» En metlant de l'urée ou de l'urine en contact avec
les membranes intestinales d'un animal récemment
mort, et exposant le tout à une douce température de 38
à liO degrés centigrades, on observe bientôt le même phé-
nomène, seulement avec plus de lenteur; c'est-à-dire que
le liquide renfermant l'urée contient ensuite des sels am-
moniacaux, et finit par prendre une réaction très alca-
line.
» Quand on administre très peu d'ui'ée par les voies
digestives, il peut arriver, d'après nos expériences, qu'elle
ne soit absorbée qu'à l'état de sels ammoniacaux. Ceci
expliquerait pourquoi .AiM. Yauquelin et Ségalas, après
avoir adminisiré de l'urée à un diabétique qui n'en offrait
pas dans les urines, n'en retrouvèrent pas dans l'urine
du malade. »
Et ailleurs :
« L'urine ne s'altère pas habituellement dans les voies
urinaires, tandis que dans l'intestin, dont la fonction or-
dinaire est de détruire et de décomposer, à l'aide de phé-
nomènes analogues aux fermentations, les différentes
matières organiques végétales ou animales nommées ali-
ments, l'urée se trouve entraînée elle-même dans cette;
décomposition ; et c'est la cause de celte présence des
sels ammoniacaux à la place de l'urée dans les voies
dio;estives.
» En résumé donc, nous pensons que l'urée existe dans
tous les cas à l'état d'urée dans le sang, mais ce qui fait
qu'elle se montre dans les fluides intestinaux sous Tappa-
— 125 —
rence de sels ammoniacaux, et non avec les caractères
propres à l'urée, c'est que, à l'inslant même où cette
substance parvient clans le tube intestinal, elle se trouve
en dissolution dans des fluides au sein desquels s'opèrent
des phénomènes de la nature des fermentations qui, d'une
manière incessante, la détruisent en sels ammoniacaux à
mesure qu'elle arrive. »
Ces expériences sont formelles. Il en résulte clairement
que les sels ammoniacaux contenus dans l'intestin et l'es-
tomac dérivent d'une Irans formation subie par l'urine au
contact des muqueuses stomacale et intestinale.
Restent encore certains faits à interpréter. Que penser
de l'existence de l'ammoniaque dans certains liquides, tel
que le liquide céphalo-rachidien par exemple? Que pen-
ser en dernier lieu de l'expiration ammoniacale?
On sait que l'urée a été rencontrée dans la plupart
des liquides de l'organisme. Eh bien, cette urée ne peut-
elle pas subir au sein de ces liquides une transformation
de même ordre que celle que nous signalait tout à l'heure
M. Cl. Bernard?
Quant à l'expiration ammoniacale, ses causes, comme
nous l'avons dit, peuvent être multiples ; et rien ne dé-
montre que l'ammoniaque de la respiration vienne di-
rectement du sang. La salive, en effet, contient de l'urée,
et cette urée se trouve ici dans les meilleures conditions
de fermentation pour se changer en sels ammoniacaux.
Il se peut encore, comme le remarque Schottin, que les
liquides des bronches et des poumons contiennent de
l'urée, et que cette substance subisse dans les voies
aériennes la même transformation que nous avons déjà
tant de fois signalée.
— 126 —
Un dernier argument enfin que j'emprunterai au
même auteur : « On n'a jamais trouvé, que je sache, dit
Schottin , de l'ammoniaque à l'état de liberté dans
l'urine de malades atteints de la maladie de Bright. » Or,
si le sang était chargé d'ammoniaque, cette substance
ne paraîtrait-elle pas dans l'urine, qui est le liquide d'ex-
crétion par excellence (0?
Et de même pour la sueur : « Il arrive quelquefois
dans la période urémique du choléra, alors que la sécré-
tion de l'urine par les reins esta peu près complètement
suspendue, il arrive, dis-je, que la peau sécrèle de l'urée
sous la forme cristalline, libre de toute trace de carbo-
nate d'ammoniaque. Or, il serait vraiment incompré-
hensible que la peau, qui émet si facilenjent et si vite au
dehors les substances volatiles, ne sécrétât pas de l'ammo-
nia([ue, s'il s'en trouvait dans l'organisme. La supposition
que l'urée se transforme dans l'organisme en carbonate
d'ammoniaque devient donc de plus en plus improbable,
et comme d'autres organes succédanés du rein, tels que
les membranes séreuses et les glandes salivaires four-
nissent quelquefois comme produits de leur sécrétion de
l'urée et non de l'ammoniaque, nous croyons que nos
doutes sur la transformation de l'urée en carbonate d'am-
moniaque dans le sang ne sont point sans fondement. »
De toutes ces expériences, il résulte donc que l'ammo-
niaque constatée dans les différents liquides de sécrétion
et d'excrétion ne provient pas du sang. Elle en dérive,
certes, juais sous une autre forme, sous la forme d'urée,
qui, versée au sein des différents liquides de l'organisme,
y subit plus tard une modification et se change en sels
ammoniacaux.
(i) Bamberger n'a pas non plus trouvé d'ammoniaque dans rurine. — Heintz
soutient au contraire qu'il en existe.
.l'uborile maiiileiiant le second groupe crargiimenlsqiie
j'ai indiqué au début de celte discussion et que je rap-
pelle ici. Les injections de carbonate d'ammoniaque
dans le sang reproduisent-elles le groupe de phéno-
mènes que l'on rencontre dans rurénn'e?
Au début de cette discussion, je dois placer une rc:
marque pour signaler le d(''faut du parallèle qu'on a voulu
tenter d'établir entre deux faits, d'après moi, très diffé-
rents.
Autre chose est une intoxication lente, se produisant
au sein d'un organisme malade; autre chose est l'intro-
duction accidentelle, brusque, forcée, d'un agent chi-
mique dans un sang normal.
Les conditions de l'animal auquel on injecte do l'am-
moniaque dans les veines sont différentes de celles du
malade qui s'empoisonne lentement, par un défaut d'éli-
mination de substances excrémenlitielles.
Ces réserves faites, voyons cependant ce que fournis-
sent les expériences.
Frerichs injecte du carbonate d'ammoniaque dans les
veines de chiens bien portants. Au bout d'un temps très
com't, il se produit des convulsions , espacées par des
intervalles de coma. L air expiré contient du carlionate
d'ammoniaque. Après un temps d'ailleurs variable, les
animaux redeviennent calmes, et l'expiration ammonia-
cale cesse. A l'autopsie, on trouve le sang avec une colo-
ration violette particulière ; du reste, aucune altération
spéciale des centres nerveux (1).
(1) Voici les pliénoraènes observés par Frericlis, en injectant dans les veines
une solution filtrée de 1 à 2 grammes de carbonate d'ammoniaque : effets
nerveux; convulsions souvent immédiates, et souvent aussi très violentes;
— 128 —
« M. Brown-Séqiiard (communication orale) a répété
ces expériences; il a injecté dans le sang, sur des chiens,
du carbonate d'ammoniaque; il a observé alors des con-
vulsions qui cessaient après l'exhalation du sel ammoniacal
et qui entraînaient fort rarement la mort. Les animaux
guérissaient bien. — Dans une autre série d'expériences,
M. Brown-Séquard a fait arriver dans l'estomac la disso-
lution ammoniacale. Les convulsions étaient très peu
marquées et manquaient même souvent; l'absorption
stomacale du carbonate se faisait très mal, et l'animal le
rendait par les selles. Au lieu de se rétablir, les animaux
succombaient à uneinflammation gastro-intestinale (I). »
Orfda (que je cite seulement parce que les partisans
de Frerichs invoquent sou autorité) relate deux expé-
riences dans lesquelles il fît avaler à des chiens 10 gram-
mes de carbonate d'ammoniaque. Or voici quel en fut le
résultat : l'animal vomit aussitôt des matières mêlées de
sang, et fut pris de mouvements convulsifs; bientôt les
convulsions devinrent horribles et générales; les muscles
de la face, du tronc, des extrémités, se contractaient avec
violence; les contorsions étaient effrayantes; puis se
déclara de la roideur; le corps devint arqué, la tête se
renversa fortement en arrière, un état tétanique se dé-
clara; douze minutes après, l'animal était mort. — A
l'autopsie , signes d'une violente inflammation stoma-
cale, etc. (2).
biciilùt stupeur et respiration très pénible ; vomissements de matières biliaires ;
l'air expiré contient de l'ammoniaque tout le temps que dure la stupeur (quel-
ques heures) ; l'urine cependant ne devient pas alcaline ; peu à peu la stupeur
cesse; les sens reviennent; guérison.
Quand on fait une injection nouvelle pendant la stupeur, on observe : con-
vul-ions nouvelles, vomissements, miction et défécation involontaires. Guéri-
son après cinq à six heures ; « l'animal reprend tout son entrain. »
(1) Tessier, thèse citée, p. .'jO.
(2) Traitv de toxicologie, t. I.
— 129 -
Pelroff a pratiqué, comme Frerichs, des injections de
carbonate d'ammoniaque dans les veines, à la dose de
1 et de '2 grammes; il déclare c(ue, dans ces expériences,
il observa des phénomènes semblables aux symptômes
urémiques.
Tels sont les faits (j'en omets, ne pouvant tout citer)
sur lesquels se base la théorie que je discute en ce mo-
ment, faits curieux sans doute et que la science doit
conserver, mais dont il convient d'apprécier la valeur. .
Et d'abord , quelle conclusion tirer de faits comme
ceux d'Orfila? Une seule à notre avis, c'est que le carbo-
nate d'ammoniaque, à la dose où le célèbre chimiste l'ad-
ministra, est un toxique. Il n'y a aucune assimilation à
faire entre cet empoisonnement suraigu et les cas d'uré-
mie. Les phénomènes convulsifs sans doute ont été exces-
sivement violents dans ces expériences ; mais en parcou-
rant le traité d'Orfila, je trouve signalés des accidents
semblables dans une foule d'empoisonnements. Ace point
de vue donc encore le carbonate d'ammoniaque ne pré-
sente rien de spécial.
Quant aux injections dans les veines, qu'ont-elles pro-
duit? Des convulsions, du coma et de l'expiration ammo-
niacale. Mais d'une part ces phénomènes nerveux, con-
vulsions et coma, n'ont rien de spécial. On observe des
symptômes analogues dans une foule d'expériences lors-
qu'on injecte dans le sang diverses substances et même
des substances non vénéneuses, comme nous le verrons
plus loin. — Pour l'expiration ammoniacale il est tout na-
turel qu'elle se produise quand on introduit dans le sang
un sel ammoniacal. C'est le propre en effet des substances
volatiles de s'éliminer rapidement parle poumon 'alcool,
éther, etc.).
PotJlNlER. 17
t
— 130 --
Schottiu a vivement attaqué ces expériences. Il a in-
jecté sur trois chiens, dans la veine crurale, une solution
médiocrement concentrée de sulfate de soude et de sulfate
de potasse; « les suites de l'injection, dit-il, furent les
mêmes que si j'avais injecté du carbonate d'ammoniaque.
Il n'y eut (pie l'expiration gazeuse de l'ammoniaque par
les voies respiratoires qui fît défaut (l). » Cela ne dé-
montre pas à coup si^r l'innocuité du carbonate d'ammo-
niaque, mais cela prouve que l'action de ce sel n'offre
rien de spécial et qu'on ne peut se fonder sur ces expé-
riences d'injections veineuses pour établir une relation
entre les effets de l'ammoniaque et les sYmpt(5mes de
l'urémie.
Mais il y a plus. Quand on injecte k dose moindre le
carbonate d'ammoniaque dans l'estomac, on ne produit
ni convulsions, ni coma.
Enfin, et ici encore j'invoquerai l'autorité de M. Claude
Bernard, les injections veineuses sont bien loin de produire
les phénomènes nerveux si terribles qu'on leur a attribués.
« Si le carbonate d'ammoniaque, dit le savant professeur,
est injecté en petite quantité, il ne produit rien. Lorsque
nous l'avons injecté en proportion plus considérable dans
le sang d'un chien, l'animal a poussé des cris et a été pris
d'une agitation extrême qui a duré quelque temps; néan-
moins il est revenu à la vie. » De ces expériences, M. Ber-
(1) Petroff, il est vrai, a relaté des expériences contradictoires. Il a pu in-
jecter sans accidents 10 grammes de sulfate de soude, Il grammes de carbo-
nate de soude, etc.
En injectant dans les veines des dose? élevées de carbonate d'ammoniaque,
Petroff a vu se produire des phénomènes nerveux intenses : convulsions, opis-
thotonos, coma, etc. Mais à plus faible dose, ces accidents ne se produisent
pas ou sont peu marqués. C'est là ce qui m'a paru ressortir de la lecture de ses
nombreuses expériences.
— 131 —
nard conclut qu'on ne saurait expliquer l'uréniie par le
carbonate d'ammoniaque.
Telle sera également notre conclusion. Pour nous, il
résulte ceci de toutes les expériences précédentes, c'est
que l'injection du carbonate d'ammoniaque chez les ani-
maux, ne peut fournir une explication suffisante des sym-
ptômes observés dans l urémie.
Je viens d'examiner en détail la théorie de Frerichs. Je
crois avoir établi que celte doctrine ne saurait trouver
de base certaine ni dans l'un ni dans l'autre groupe d'ar-
guments qu'elle invoque à son aide. La conclusion dernière
qu'il me reste à formuler est facile à prévoir. C'est que
cette théorie tout ingénieuse, toute savante qu'elle peut
être, ne résiste pas à un sévère examen.
111
Doctrines diverses. — Ammoniémie (Treitz). — Doctrines
nerveuses. — Autres doctrines.
Près de la théorie de Frerichs, j'en place immédiate-
ment une autre qui, malgré des différences importantes,
s'y rattache néanmoins. C'est la théorie dite de X ammo-
niémie.
Ici encore, c'est une intoxication ammoniacaledu sang
qui est invoquée comme origine des accidents ; mais le
mécanisme en est tout antre que pour Frerichs. Cette
théorie a été fort nettement exposée par le professeur
Treitz dans son mémoire sur les affections urémiques de
l'intestin. Voici en quelques mots ce en quoi elle con-
siste ;
— 132 —
Toutes les fois, dit Treitz, que la sécrétion urinaire
est supprimée, les matières excrémentitielles, et notam-
ment l'urée, s'accumulent dans le sang.
Or, cette urée passe du sang dans toutes les sécrétions
de l'économie. Mais c'est surtout la muqueuse intestinale
qui élimine une grande quantité d'urée.
Versée dans le tube digestif, l'urée s'y transforme tou-
jours en carbonate d'anmioniaque, et y provoque des lé-
sions multiples. A ce moment le sel ammoniacal est ré-
sorbé. 11 passe dans la masse du sang, et cela d'autant plus
sûrement, que la fonction la plus importante delà mu-
queuse intestinale est précisément Tabsorption des liquides
qui la baignent. C'est la résorption de cette ammoniaque
contenue dans r intestin qui produit l'intoxication ammo-
niacale du sang, ou ammoniémie.
C'est donc pour Treitz le tube digestif qui est le point
de départ de l'urémie; c'est de l'intestin que vient le
poison.
On conçoit, sans que j'aie besoin d'y insister, les diffé-
rences qui séparent celte doctrine de celle de Frerichs.
Ici, il ne s'agit plus d'une décomposition de l'urée au
sein même du liquide nourricier. L'urée ne se transforme
qu'en dehors des voies circulatoires. Le sang ne verse
plus l'ammoniaque, il la reçoit au contraire après en
avoir fourni les éléments. Pour Frerichs, l'intoxication
du sang est primitive; ici, au contraire, elle n'est que
secondaire (1).
J'ai exposé jusqu'à ce moment, en leur consacrant le
développement qu'elles méritent, les principales doctrines
(1) M. Bernard qui traite incidemment de cette question compare les acci-
dents qui se produisent dans le cours de l'urémie à ceux qui résultent de la
section des nerfs du rein, section qui, comme on le sait, amène une fonte
— 133 —
de l'urémie. Dois-je maintenant, en poursuivant cette
revue, reproduire de la même façon les autres théories
qui ont surgi dans la science, m'astreignant à exposer les
argurnents qu'elles ont invoqués à leur aide pour les com-
battre ensuite?
Je ne le pense pas. Ce serait là d'une part un énorme
travail, et de plus ce serait souvent un labeur sans fruit.
Des doctrines, en effet, qu'il me reste à signaler, les unes
ont été jugées par le temps, les autres s'appuient sur des
bases si fragiles que cesont là, à vrai dire, plutôt même
des hypothèses que des doctrines.
Ce n'est pas cependant que les théories qui vont
suivre reposent toutes sur des erreurs. Loin de là , sou-
vent nous devrons leur accorder, au contraire, un point
de départ exact et véritablement clinique ; mais leur tort
sera toujours de forcer les déductions de faits vrais et de
vouloir expliquer par eux des phénomènes qu'il n'est pas
légitime de leur rapporter.
On a dit, par exemple, et cette idée est déjà ancienne,
que les symptômes de l'urémie devaient être rapportés à
la diminution de Valbumine du sang. Eh bien^^cette perte
d'albumine explique-t-elle tous les phénomènes urémi-
ques? Est-ce à elle, par exemple, que sont dus les vomis-
sements ammoniacaux? Quelles expériences, d'autre part,
établissent une relation entre elle et les accidents ner-
veux? N'observe-t-on pas, enfin, des cas où la moyenne
purulente de l'organe et la mort comme conséquence probable d'une résorption
putride. « En résumé, dit-il, je crois que lorsqu'il s'agit de rendre compte de
ces désordres (urémie), il faut renoncer à l'explication qui les attribue à une
intoxication par l'urée ou le carbonate d'ammoniaque. L'expérience de la sec-
tion des nerfs rénaux me paraît bien plus propre à fournir des éléments d'une
solution vraie. »
— m —
de l'albumine est fortemeut abaissée sans qu'il se pro-
duise aucun des phénomènes propres à l'urémie ?
On a voulu voir encore, dans la diminution des globules,
la raison des symptômes urémiques. Encore là un fait
vrai servant de point de départ à une déduction fausse.
Dans la grossesse, en effet, dans la maladie de Bright
chronique, l'analyse chimique a constaté un abaissement
notable des globules. Il est également vrai qu'aux autopsies,
notamment dans l'éclampsie puerpérale , on rencontre
souvent un état anémique remarquable du cerveau. Mais
cette anémie, cette déglobulisation, explique-t-elle tous
les phénomènes? Ne voit-on pas d'ailleurs nombre de
cas où le chiffre des globules est encore plus abaissé
sans que des troubles analogues à ceux de l'urémie se
manifestent?
Même insuffisance d'une autre doctrine que je ren-
contre dans une thèse récente (1). Le docteur Cahours a
cherché à rapporter les accidents de ce qu'il appelle
l'anurie b une pléthore aqueuse. Pour lui, tout serait dû à
la l'étention de l'eau dans le sang, rétention qui est eWe-
mêine le résultat de l'insuffisance rénale.
Que penser enfin des doctrines suivantes, que je ne
ferai que signaler?
D'après Bence Jones, l'urée pourrait se décomposer
dans le sang en acide oxalique, et ce serait cet acide qui
deviendrait la cause des accidents.
Avec Schottin, enfin, nous tombons presque dans l'ob-
(1) Cahours, Quelques considéiaiioiis sur l'anurie comme cause d'acciienls
cérébraux, thèse de Strasbourg, 1800.
— 135 -
scurîté. On en jugera : pour lui, tout dériverait d'un état
neutre du sang empêchant les métamorphoses organi-
ques, el voici comment : le sang est naturellement alca-
lin; quand l'urée, substance neutre, y abonde, celte al-
calinité diminue, devient même à peine appréciable. Or,
en l'absence de l'alcalinité, les phénomènes d'oxydation
qui doivent se produire dans le sang sont enrayés; c les
rapports du sang avec les tissus sont modifiés ; » les ma-
tières extractives s'accumulent alors et produisent l'in-
toxication.
Un mot maintenant sur ce que l'on a appelé les théo-
ries nerveuses de l'urémie.
Pour certains auteurs (ïraube, M. Sée), les phéno-
mènes nerveux de l'urémie ne seraient pas sans analogie,
au point de vue du mode intime de leur production, avec
le processus pathogénique ([ue Kusmaul, Tenner et d'au-
tres assignent à l'épilepsie. Sons l'influence de l'altéra-
tion du sang, il se produirait une excitation des nerfs
vaso-moteui"s et des artères cérébrales. Ces artères se con-
tractant, il en résulterait, soit des convulsions par oligê-
mie du bulbe, soit du coma par oligèmie de l'encé--
phale.
IV
Parallèle de l'urémie et de la résorplion iiriiieuse.
Lorsque l'urine, par une raison quelconque, est excré-
tée difficilement et incomplètement, des accidents sé-
rieux se produisent, cela est de notion vulgaire.
Ces accidents, quels sont-ils, et peuvenl-ils être assi-
milés aux phénomènes de l'urémie?
Etudions doFre en parallèle les accidents qui résultent
— 1.36 —
de l'urémie et ceux que développe la résorption urineuse.
Nous connaissons déjà l'un des côtés de ce parallèle,
les accidents urémiques; voyons ceux de la résorption
urineuse, et pour cela laissons parler les chirurgiens.
0 Aux signes locaux de la rétention d'urine, dit Cho-
part, s'ajoutent : la fièvre, les nausées, la respiration labo-
rieuse, les sueurs urineuses, les vomissements glaireux et
bilieux exhalant une odeur urineuse plus ou moins forte;
Vaffection comateuse^ le délire, les convulsions, symptômes
de la suppression d'urine ou de son défaut de sécrétion
et de la métastase de la matière urineuse sur le cerveau,
laquelle est toujours la suite de la rétention complète
lorsqu'elle dure quelques jours (1). »
Cette description se trouve répétée du reste et presque
copiée parles chirurgiens d'une époque postérieure.
« Le" malade, dit Boyer, a des nausées, il ne peut
respirer que difficilement; la fièvre survient; les yeux,
le visage, s'enflamment ; il a des sueurs urineuses, des
vomissements de matières glaireuses , bilieuses , qui
exhalent une odeur d'urine. Lorsque la rétention dure
plusieurs jours, la métastase de la matière urineuse sur
le cerveau produit le coma, le délire, les convulsions (2).»
M. Civiale cite les mêmes phénomènes comme résultat
de la stagnation de l'urine dans les réservoirs naturels :
dépérissement progressif, fièvre à frissons intermittents,
délire, perte de connaissance, etc. Il ajoute seulement le
fait peu connu d'éruptions cutanées se produisant sous la
même influence.
(>e tableau de la résorption urineuse diffère certes par
(1) Chopart, Traite des maladies des voies urinaires.
[2} Boyer, Traité des maladies chirurgicales, 5'' édition, t. VU, p. 235.
— 137 —
plus d'un point fie celui de l'urémie. Si de part et d'autre
nous rencontrons certains phénomènes communs, en re-
vanche des dissemblances importantes nous frappent dès
le premier coup d'œil, et ces dissemblances l'emportent
de beaucoup sur les analogies.
Le professeur Jaksch s'est attaché dans un travail inté-
ressant à différencier de l'urémie les accidents qui résul-
tent de la stagnation de l'urine. Voici de quelle façon il
caractérise les deux maladies.
I. — « En premier lieu, dit-il, l'urine évacuée sponta-
nément ou par le cathétérisme dans le cas d'ammoniémie
(c'est le nom par lequel il désigne l'allération du sang
suite de résorption urineuse), présente au mouient môme
de son évacuation une odeur ammoniacale pénétrante,
preuve péremptoire de sa décomposition dans l'intérieur
des voies urinaires. — Rien de semblable dans l'urémie,
suite de maladie de Bright.
II. — » De plus, lorsqu'on découvre un malade affecté
d'ammoniémie chronique et avancée, il exhale une odeur
ammoniacale intense, évidente, qui est également très
frappante dans l'air expiré. Ce dégagement manifeste et
assez abondant d'ammoniaque n'appartient pas à l'urémie
albuminurique.
III. — » L'ammoniémie s'accompagne parfois de fris-
sons violents, intermittents et simulant assez exactement
des accès de fièvre paludéenne. Ce symptôme fait défaut
dans l'urémie.
IV. — » Les phénomènes nerveux sont très différents de
part et d'autre. Dans l'ammoniémie, jamais on n'observe
\esallaques convulsives épileptiformes, si fréquentes dans
l'afFection urémique.
KOURNIER. 18
— 138 —
V. — )> L'ammouiémie ne paraît pas donner lieu non
plus aux mêmes accidents du côté desyeuoo que la maladie
de Bright.
VI. — » Dans l'ammoniénue, coloration terreuse de la
peau, amaigrissement progressif. Dans l'urémie, le visage
est pâle seulement avec expression de souffrance.
VII. — » Enfin, les sujets chez lesquels l'ammoniémie
est très prononcée présentent presque constanmieut une
sécheresse remarquoble, et un état lisse particulier delà
muqueuse buccale et de l'arrière- gorge. Il semblerait
que ces parties ne conservent pas un atome d'humidité.
Cette sécheresse peisiste d'une manière très opiniâtre.
Elle se propage quelquefois jusqu'à la muqueuse laryngée ;
ce serait là la cause de l'enrouement et de l'aphonie que
l'on remarque chez un certain nombre de sujets affectés
d'ammoniémie à un degré avancé. — Ces accidents sont
complètement étrangers à l'urémie consécutive à la ma-
ladie de Bright. »
Tels sont les principaux éléments du diagnostic diffé-
rentiel tracés par Jaksch.
Il est évident, en effet, qu'un malade dont les voies
urinaires présentent une accumulation considérable d'urine
décomposée et souvent aussi chargée de matières puru-
lentes, il est évident, dis-je, que ce malade doit présenter
des phénomènes différents de ceux de l'urémie. Le pre-
mier souffre et meurt de la résorption d'une urine décom-
posée; le second succombe probablement à la rétention
dans le sang de matériaux excrémentitiels, dont l'élimi-
nation normale est suspendue ou insuffisante. Chez l'un
il se fait une intoxication de la vessie au sang; chez le
second l'intoxication se fait dans le sang lui-même (1).
(I ) ,le n'ai pas parlé dans ce parasfi-aphe des injections d'urine daps le san^,
— 139 —
Ce n'est \h à coup sûr qu'une interprétation que la
chimie devrait confirmer. Nous ignorons (juel estle poison
qui dans la résorption urineuse va infecter le sang. Est-ce
l'ammoniaque? Sont-ce d'autres produits de décomposi-
tion putride? Tout cela est inconnu. Mais ce que nous
voyons et ce que nous pouvons dire, c'est que les sym-
ptômes sont différents entre deux malades, dont l'un
est empoisonné par l'urine qu'il sécrète, et l'autre qui
ne sécrète plus une urine suffisante.
\
État actuel de la science sur la question île l'urémie.
Des doctrines exclusives qui précèdent, aucune ne rend
compte des phénomènes de l'urémie d'une façon satis-
faisante. J'ai hâte de le dire, toutefois, toutes ces expé-
riences, tous ces travaux, n'ont pas été sans profit. En
provoquant des recherches nombreuses et nouvelles, en
excitant partout l'esprit d'investigation, la théorie a servi
les intérêts de la science.
Le rôle de la fonction rénale, par exemple, a été plus
étudié et mieux connu. Des faits nombreux, des expé-
riences multiples ont démontré le rapport qui existe
entre certains accidents cérébraux et les lésions graves
du rein.
expériences dont les résultats sont encore très douteux. D'une part, en effet, je
vois que Vauquelin et Ségalas (Journal de Magendie, t. H, 3bû) produisirent
par ces injections des accidents mortels, d'où ils conclurent que c'est loule
l'urine qui détermine la mort après la néphrotomie. D'autre part, Bichat,
Courtin, Gaspard et d'autres ont vu que les animaux supportaient sans accidents
ces mêmes injections.
— l/iO —
Une relation pathologique jusqu'alors insaisissable a
pu être établie entre des états morbides très dissem-
blables, mais présentant ce fait commun d'entraver la
fonction urinaire.
La possibilité de l'altération chimique du sang par
l'abolition ou la diminution de i'uropoièse a été démon-
trée scientifiquement.
Et ainsi encore d'autres faits qui sont contenus dans
cette thèse.
En quoi consiste l'urémie? C'est ce que la science ne
pourrait encore dire; niais ce qui n'est plus douteux
aujourd'hui, d'après les recherches récentes, c'est que
l'altération du sang est moins simple qu'on ne l'avait sup-
posé jusqu'ici. On ne saurait plus soutenir qu'elle pro-
vient de la rétention d'un principe unique. 11 y a plus
évidemment qu'un seul produit anomal dans le sang de
l'urémie; non-seulement l'urée y existe en excès, mais,
de plus, d'autres éléments, dont on n'avait tenu que peu
de compte, y sont également accumulés. Des substances,
encore mal connues et désignées sous le nom vague de
matières extractives, restent dans les voies circulatoires
quand la fonction urinaire ne s'exerce plus, et peut-être
ont-elles quelque part à la production des phénomènes.
Ce fait très intéressant mérite, je pense, d'être établi
par quel([ues citations.
Hoppe a trouvé dans le sérum du sang, chez un urè
mique, une quantité de matières extractives triple du celle
qui s'y rencontre habituellement ; les muscles eux-mêmes
étaient saturés de leurs produits excrétoriaux. La quan-
— IH —
tité de créatiue qu'il en a extraite était cinq fois plus
considérable que la normale (1).
De même Schottin, dans le cas de dégénération grais-
seuse du rein, a constaté que le rapport de l'albumine aux
matières extractives, dans le sérum du sang, était de
100 : liO, au lieu de la proportion normale de 100 : 5, La
difîérence, comme on le voit, est considérable.
Oppler a étudié cette question avec grand soin, et ses
expériences sont très intéressantes. Il choisit comme
objet de ses recherches la créatine, matière extractive
provenant des muscles. Puis il établit quelle quantité de
celte substance contient un poids donné de substance mus-
culaire à l'état normal. Cette quantité, soigneusement
déterminée, est d'un tiers de gramme pourl kilogramme
de muscle. Cela conim. il pratique la néphrotomie et re-
cherche la quantité de créatine contenue dans le même
poids de chair musculaire. Or, quarante ou cinquante
heures après l'opération, cette quantité est de 2"', 2. Cette
proportion est énorme par rapport à la moyenne établie
précédemment.
Non-seulement, d'après Oppler, le trouble de la sécré-
tion urinaire a pour effet la rétention d'une certaine por-
tion d'urée dans le sang, mais de plus, l'insuffisance
rénale concentre dans ce liquide certaines matières extrac-
tives. Le sang se sature de ces matières ; il cesse alors d'en
emprunter aux organes, et y laisse accumuler ces prin-
cipes d'excrétion.
C'est sans doute, ce défaut de purification du fluide san-
{V Sur 1000 parties de sérum, Hoppe trouva 1,27 d'urée et 8,6 de sub-
stances extractives, c'est-à-dire trois fois plus que dans le sérum normal. Il
trouva aussi pour les muscles, sur 1970 grammes de muscle, 0,408 de créa-
tine, c'est-à-dire cinq fois plus que la moyenne normale, d'après Scholsberger.
— —
guin qu'on a essayé de caractériser dans ces derniers
temps sous le nom cYurinémie (Gubler).
En résumé, dans l'état actuel de la science, la question
de l'urémie me semble pouvoir être comprise dans la
série de propositions suivantes :
1° Lorsque, par des causes d'ailleurs variables, la fonc-
tion urinaire est entravée et devient insuffisante, il se
produit un certain groupe d'accidents, consistant surtout
en des phénomènes cérébraux.
2° L'examen nécroscopique est loin de rendre compte
dans tous les cas de ces accidents; souvent, au contraire,
l'autopsie révèle une intégrité absolue des centres nerveux.
3" En l'absence de lésions, il semble rationnel d'attri-
buer à une altération du sang les phénomènes observés
pendant la vie.
k" Cette altération du sang n'est pas douteuse; elle ne
consiste pas dans la rétention d'un principe unique ; les
analyses les plus récentes ont démontré que des éléments
multiples s'accumulent dans le sang, quand le rein nè
fonctionne plus que d'une façon insuffisante.
5° Enfin, cette altération chimique du sang est encore
mal définie, et la science attend sur ce point de nouvelles
recherches.
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(1) J'indique ici seulement les principaux documents relatifs à l'urémie. Je
ne citerai pas une foule d'ouvrages relatifs à la maladie de Briglit (voy.
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